CULTURE: « HYMNE DES SEPT SERMENTS », Texte sacré des Peulh du Ferlo

8 décembre, 2013 - Envoyé par Ibrahima SARR - 4 Commentaires - Lu 26 003 fois.

konngi2Préface de Ibrahima SARR

J’ai coutume de dire que la langue peule est non seulement une langue de conscience, mais elle est aussi et surtout une langue de science. L’esprit y a une place privilégiée voire essentielle en qu’il se nourrisse de la beauté des formes et de la profondeur des tournures. Chaque mot en Pulaar prend a source dans ces immenses espaces de pensée qu’offrent des millénaires de culte du verbe, mais aussi de l’histoire singulière de cette langue, de ce peuple si fier de cette glorieuse « pinal » qui ne survit pas, mais vit tout simplement.

C’est cette profonde alchimie du verbe et de l’histoire que je retrouve dans le texte « Konngi », où la parole explique la vie; où la langue est vectrice de philosophie, d’inspiration et de poésie. La parole ici présente crée et recrée l’écrit, paradoxe formidable ou inversion des rôles comme lorsque les vaches « boivent par la queue »? Oui, en écrivant la tradition, fut elle orale ou coutumière, Amadou Sadio DIA réussit ici si modeste, un beau « coup d’essai », un texte d’une richesse peu commune.

Je me suis souvent demandé pourquoi nous jurions au nom des fameux : « Harameeji Jeeɗiɗi » chaque fois que nous nous sentions défiés dans notre probité. Peut-être un surseaut de Pulaagu qu’il convient d’exprimer avec vigueur en invoquant ce que nous avons de plus cher? Le « Konngol », et autres « Taalol » et « Tinndol » se « regroupant se sous le générique Coñce (littérature et oralité) qui est une intersection entre le nyenyal (l’art) et le nyeenyal (la sagesse) nous éclairent encore plus résolument sur ces « échelles de valeur » de notre tradition.

Cet immense ode à la sagesse peule est-elle même une infinie œuvre d’art qui nous apprend davantage sur ce que nous prenons souvent comme des évidences. Le « Kosam » si vénéré dans nos contrées ne serait donc pas qu’un breuvage nourrissant mais surtout une institution mystique, un « livre  de la nature ouvert devant le pasteur ».

Je ne saurais terminer mon propos sans souligner la rigueur scientifique qui caractérise ce travail de retour dans nos temps d’alors. Je disais au Professeur Aboubackry Moussa Lam que son récit sur Heli-e-Yooyo était plus qu’une lanterne éclairant l’histoire des peuls, mais surtout une preuve de ce continuum qui nous lie à la plus ancienne histoire de l’humanité. Amadou Sadio DIA, ta plume a été affublée d’un tengaade kaŋŋe!

Bonne lecture

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« HYMNE DES SEPT SERMENTS »

Par e texte laisse deviner une poignante résonance religieuse et éthique avouée, nous nous proposons de livrer au public francophone de la diaspora une tentative possible de traduction et de commentaires qui se veulent, avant tout, didactiques.

En effet, nous pensons notamment à la jeune génération montante francophone et surtout d’origine  Peul à qui  nous livrons les deux versions en Pulaar et  en Français, assorties de commentaires interprétatifs et explicatifs.

Il s’agit d’un exemple d’hymne religieux très ancien dont des fragments ont été recueillis par le regretté grand  intellectuel Yero Doro Diallo auprès des groupes  de lignages Peul du Ferlo oriental qui ont su préserver certaines des plus belles  pages de la littérature sacrée Peul.

La possibilité de  recueillir et de transcrire en graphie arabe ou latine et de traduire ces chef-d’œuvres permet un heureux passage de l’oralité à la littérature, rendant ainsi ces deux canaux complémentaires.

Fixer un texte oral par l’écrit, c’est aussi une autre façon de créer ou de recréer.

Toujours est-il que la gageure est de taille: il est difficile de rendre, par la traduction, toute la belle facture poétique, les procédés mnémotechniques dont on sait peu de chose aujourd’hui ainsi que les gestuels codifiés qui y sont adjugés puisqu’il s’agit d’une prière, au sens fort et noble du terme.

Ceci est donc un modeste coup d’essai et d’autres, mieux outillés, plus inspirés et plus adroits, sauront mieux  en faire un coup de maître, avec plus de vigueur et de rigueur.

Mais il faut bien enclencher  l’initiative.

Ce texte est loin d’être complet car seuls les initiés  en possèdent le corps entier avec toutes les qualités morales, les capacités intellectuelles et  les dons artistiques requis que cela nécessite. Ceci est d’autant plus vrai quand on se promène dans une des cultures les plus anciennes et les plus profondes du continent africain. Alors, ces débris  ne constituent que quelques pages de l’immense édifice qu’est l’incommensurable bibliothèque Peul.

 Aussi, c’est une revendication de programme de continuer sur cette lancée: de recherche et de  diffusion de la mémoire collective Peul dans ce qu’elle a de mieux à offrir à l’humanité; la voie comme la voix de la vie pastorale qui, par elle-même, est une œuvre d’art et de religion.

Alors le Peul du Ferlo ne se  sera pas  lui-même oublié comme le monde n’aura pas laissé le Peul sombrer dans l’oubli.

Par un exemple précis que voilà, ce texte dit  Konngol (Konngi, au pluriel),véritable hymne à l’économie de la nature, au divin et à l’humain, révèle, avec bonheur surprenant ce que cachent le signe, le symbole et le sens profonds des expressions du banal quotidien tel: ‘Harameeji-am  jeeɗiɗi‘.

Toutes ces catégories d’ interjections de joie ou de peine, de boutade, de confessions négatives ou positives et  des professions de foi dites ‘paroles mineures ‘Haala tookosa’ ont, toutes, une historicité. Il y en a autant que les jours et nuits, disent les Peul mais seules les grandes personnes, au sens spirituel du terme, peuvent en retracer l’histoire et dénouer l’ésotérique qui  relève de la ‘grande parole’ ‘Haala mawka’. Le texte ‘Konngol’ est la trame  historique et topologique à fonction artistique, rituelle et éthique et contient le clair et l’obscur du ‘Haala tokosa’ au quotidien.

 Nous traduirons donc le titre de ce texte par : ‘Konngol Harameeji Jeeɗiɗi’ = ‘Hymne des Sept Serments’.

D’aucuns seront tentés, à tort ou à raison, de relier ce texte, par exemple, aux dits ‘Dix Commandements‘ des religions révélées, ou bien au ‘Livre des Confessions Négatives dit Livre des Morts’ de l’Égypte ancienne  ou bien encore aux Ramaya ou Purana de l’Inde ancienne. Bien que toute analogie ait de l’intérêt, des raccourcis déductifs trop simplistes commandent à la prudence car il faut d’irréfutables preuves historiques et anthropologiques. Il n’y a pas deux expériences de civilisation absolument identiques ou bien totalement différentes si l’on considère les logiques de chronologie et de cartographie réelle  des cadres géographiques  concrets de la genèse puis de l’évolution de la culture Peul.

Si les sept  serments de l’hymne peuvent être considérés comme universels, c’est leur combinaison spécifique qui en fait un ensemble originel et original dans la singularité du contenu comme de l’expression propre à la vision éthique et esthétique Peul. Il n’y va pas autrement car c ‘est la la combinaison des notes de musique qui en fait la singularité du rythme,de l’harmonie ou de mélodie reconnaissable. Donc  les  sept  serments sont un tout comme mouvement d’ensemble pour former un Konngol.

D’autres Konngi relatifs aux normes éthiques auxquelles les Peul attachent un inestimable prix, telles: la pudeur physique,morale et intellectuelle;l e sens inné de l’honneur; l’esprit de contenance et de resserve;la patience face aux doutes et erreurs de la vie sociale; existent vraisemblablement. Il y a une logique de revendication  dans d’exhumation de ce patrimoine et de sa réédition, face  aux exigences du présent et de l’avenir.

Ce Konngol est récité devant une statuette en or en forme de bovidé, pour saluer  lever du soleil, face à l’Est, avec les rites gestuels précis, dans la stricte discipline des sens ainsi que la pureté corporelle et mentale requise. Saluer, c’est plus qu’un simple geste ou parole de politesse: c’est une adoration du divin omniprésent et éternel par l’entremise de tous les éléments de l’univers y compris l’humain. Dans la vision Peul,la salutation est un acte d’ adoration de son créateur en passant par son  semblable humain ou bien par un astre. Saluer, c’est le condensé de l’attitude de savoir-vivre et de savoir-être Peul face aux lois de la nature et de la société.

Qualifier ce texte-Konngol de ‘pré-islamique’ relève d’une convention et  de convenance dont l’intérêt relève de codification chronologique et de prédisposition idéologique. Ce qui serait vrai mais combien réducteur.

Ce sont plutôt le contenu théologique, le sens éthique et l’utilité pratique du texte qui comptent. Le débat ne se poserait pas car l’expérience culturelle Peul a eu et aura à partager un tronc commun de la première religion monothéiste  primordiale depuis la période Rama-Kush  …avec ses dérivées dans les variantes ultérieures des religions  révélées. Une fois convenu qu’il n’y a qu’une seule religion monothéiste universelle primordiale avec ses diverses manifestations et expressions selon des expériences spécifiques sans lesquelles on ne pourrait  de parler langue ou de  culture, encore moins de ses produits telle la littérature ou l’oralité.

Le Konngol, le Taalol (Taali,au pluriel) qui se définit comme bréviaire d’initiation à l’art de vie pastorale, au savoir  et au pouvoir politique ainsi que le Fantaŋ qui se comprend  comme  poème mythique  sous forme d’ode bucolique dont la préoccupation populaire n’aura privilégié que le support musical instrumental par le classique air du même nom,ainsi que le Cefol (Cefi,au pluriel) incantation magique comme connaissance de volonté mobilisant les lois physiques,biologiques selon les règles de  correspondance cosmique,relèvent de la littérature  et de l’oralité sacrées Peul. La musique du Fantaŋ inspire celui qui en joue et les paroles  déclamées engagent ceux qui l’écoutent et comprennent la portée et l’enjeu du message.

Ces genres sont habillés par la parole sacrée qui, disent les Peul, est divinement exacte; il convient donc d’être exact avec elle.

Le Tinndol (Tinndi, au pluriel)se peut traduire par conte, le Daarol (Daari, au pluriel) roman historique sous forme épique et tragédique ainsi que le Leele (Leeleji,au pluriel) qui se compose en poème romantique de libre inspiration pour le loisir et le plaisir, peuvent se simplifier au niveau de littérature ou oralité profane tout en conservant un tréfonds sacré. Il en est de même pour les Konnguɗi qui peuvent se comprendre par paroles libres  sous forme de dicton, proverbe, déclaration d’attitude ou d’intention. Les Konngi relèvent  du sacré alors que les Konnguɗi sont profanes sans pour  autant être démunis du sérieux.

Tous ces genres se regroupent sous le générique Coñce (littérature et oralité) qui est une intersection entre le nyenyal (l’art) et le nyeenyal (la sagesse) et qui se résume par le culte de la beauté au sens propre comme au sens symbolique. Tous ces genres  reflètent les profondeurs de la vision du monde, le cadres normatifs et  les échelles de valeur de la tradition Peul.

Souhaitons et osons espérer que cette contribution, ô combien modeste, saura interpeller nos enfants à     davantage d’ambition d’explorer, avec courage et méthode, d’autres pans inestimables de cet héritage culturel que nous ont légué nos ancêtres et que nous transmettrons à nos descendants.

                                Konngol   Harameeji*¹  Jeeɗiɗi*²                                                                      

1.  Buuɗal  yurmeende*3

2.  ƴellitiingal e innde Geno*4

3.  Yo jam nyallu haa to ciinyciiɗe-ma kaaɗi.

4.  Ɓesngu ina e wuro, jawdi ina sarii e ladde harimaaji*5

5.  Yo yiitere-ma reen*6

6.  Kala ko njeyɗa*7 min coottirii*8 ɗum

7.  Biigi*9 baggi, gay dimaaɗi*10   e ƴiiƴam sagataaɓe *11.

8.  Minen ɓiɓɓe Fulɓe*12  min ngoondanii-ma *13

9.  Harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa :

10. Goo: min ngujjataa *14!

11. Ɗiɗi: min penataa *15!

12. Tati:  min kulataa *16!

13. Nay:  min njanfotaako *17!

14. Joy:   min taƴataa ennɗam*18!

15. Jeegom : min pirtataa aadi *19!

16. Jeeɗiɗi:  kala ko danyaa ina rennda, min ɗawataa *20 !

17. Min piɓii ɗiiɗoo harameeji jeeɗiɗi ɗi mi pirtataa.*21

18. E laawol pulaaku*22  ngol mi ndoni

19. E Baaba Kikala kam woni maama kala

20. E Neene Naagara*23 kam woni sabu kala.

21. Min piɓii ɗiiɗo harameeji  jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

22. E barke kosam e nebam.*24

23. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

24. Foroforondu *25  ina seedi

25. Kam woni mawɗo sippooɓe

26. Kam woni mooftuɗo sirru  burgal kelli *26, ɓirdugal eeri *27  e lahal baddi *28

27. Kam  humpitii ko boloŋ e sumalle  kasam kaalata *29.

28. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

29. E yeeso Kuumen *30  kam woni  mawɗo aynaaɓe

30. Mo Geno-Dundaari resndi duruunde harimaaji,

31. Caali e beeli e daabaaji wuro e ladde.

32. Kam wakki  sirru sawru nelɓi*31  e boogol daɗol,

33. Kam foɓɓii ndurbeele*32, cabbi nay ndewi heen,

34. Kam soggiti koobi*33, forli lelli, billi e tewdi*34 to ladde Tulaa-Heela*35.

35. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

36. E toraade ndokuwal Caamaaba*36 ba bacce  kaŋŋe capannɗe jeenay e jeegom*37

37. Yoo min male jawdi e cellal.

38. Min piɓii ɗiiɗo harameeji jeeɗiɗi ɗi min pirtataa

39. Yo Geno-Dundaari  wuurnu-min, suura-min, dannda-min

40. No O danndirnoo ndaw*38 e nder jereende

41. E ngendiije nano e nyaamo*39,

42. Gila njaajeeri cooya*40  haa sahal*41  haa ɓaleeri*42 haa  maaje  geej*44.

Version en langue française.

                                               HYMNE  DES  SEPT SERMENTS                                                              1.  Ô Grand Disque Solaire de la Miséricorde                                                                                                             2.  Qui se lève comme messager de Geno-l’Eternel !

3. Que règne la paix partout où éclaireront tes radieux sourires.

4. Que ton Œil Bienveillant protège notre progéniture restée aux campements

5. Ainsi que nos troupeaux épars dans les pâturages sacrés.

6. Nous mériterons certes Tes Bienfaits

7. Au prix de nos génisses,de nos étalons et du sang de nos jeunes guerriers.

8. Nous, enfants de Peul,convenons

9. Les sept serments que nous ne renierons au grand jamais:

10. Un: nous ne volerons pas;

11. Deux: nous ne mentirons pas;

12. Trois: nous n’aurons jamais peur;

13. Quatre: nous ne trahirons pas;

14. Cinq: nous n’aliènerons pas les liens de parenté;

15. Six:  nous ne romprons pas le pacte de promesse;

16. Sept: tout bien sera partagé car nous ne lèserons personne.

17. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais,

18. Nous marcherons sur la Voie de savoir-être Peul que nous héritons

19. De Père Kikala  l’ascendant de tous

20. Et de Mère Naagara la raison d’être de tout.

21. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand  jamais,

22. Par la vertu du lait et du beurre.

23. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand  jamais

24. Nous prenons à témoin

25. Foroforondu la Doyenne des femmes laitières.

26. C’est bien Elle qui détient le secret de la mouvette en Kelli, le seau en Eri et la grande écuelle en Baddi.

27.C’est  bien Elle qui sait dénouer tout ce qui se dit dans la gourde et outre à lait.

28. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais,

29. Devant Kuumen le Doyen des bergers

30. Celui à qui Geno-Dundaari l’Éternel-Tout-Puissant confie les pâturages sacrés,

31. Les rivières et les mares ainsi que les animaux domestiques et sauvages.

32. C’est bien  Lui qui détient le secret du  bâton  de pâtre en Nelbi et  de la corde à traire.

33. C’est  bien Lui qui sait flatter l’esprit de Ndurbele et commander la précession des troupeaux de bovidés.

34. C’est Lui qui sait guider les Koobi, conduire biches, gazelles et antilopes dans la haute brousse de Tuula-Heela.

35. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais

36. Nous implorons le don grâcieux de Caamaaba aux quatre vingt seize écailles de couleur or

37. De nous rendre fortunés en troupeaux et en santé.

38. Par ces sept serments que nous ne renierons au grand jamais,

39. Que Geno-l’Eternel et Tout-Puissant nous accorde la vie, l’honneur et le salut

40. Comme Il le fait pour l’Autruche dans les vastes espaces  continentaux,

41. Dans les  pays de gauche et de droite,

42. Dans les vastes étendues de couleur fauve, du  sahel, des terres noires  humides  jusqu’aux  océans.

Commentaires descriptifs et explicatifs.

*1. Les termes ‘haram’, ‘ra’,’mana’, ‘lah’, ‘dunia’, ‘ham’, ‘him’, ‘sam’, ‘kush’,’ duwa’, ‘sah’, ‘wati ,’maa’, ‘waa‘, etc., sont des radicaux des substantifs qui relèvent du glossaire sacré issu de  la langue première qui couvrait l’aire géographique  du continent  africain,  la péninsule arabique jusqu’aux confins du sous-continent indien. Ils traduisent soit les noms des divinités, soit leurs attributs  ou fonctions. Selon les données issues de recherches de l’archéologie linguistique, l’on comprend que les langues sémites notamment l’araméen, l’hébreu, l’arabe et le gueze, supports officiels des institutions des religions révélées (du fait de leur réussite historique et sociale de portée quasi universelle),  n’ont fait que reprendre puis exporter dans le reste du monde ce fort ancien lexique théologique.

Les Peul  islamisés n’auront  que fait que se réapproprier ce qui leur appartenait pour le réinterpréter. Il ne s’agit pas donc de la  soit-disante influence ‘arabe’ puisque la culture Peul, à l’instar autres cultures  dites  nilo- sahariennes, est bien antérieure  à la vague arabe-islamique et appartient à cette vieille strate dite des peuples premiers (7500 années avant JC).

Plus précisément,  le terme ‘haram‘ se comprend comme  jurer devant la divinité solaire ‘Ra‘; quand les cultures nilo – sahariennes avaent certainement atteint le culte solaire, avant successivement les cultes totémique, stellaire puis lunaire. Ce culte solaire  nous rappelle bien le culte solaire ‘Ama- Ra’ (Dieu-Soleil) qui se pratiquait  aussi dans l’Egypte  ancienne.

*2.  Chiffre sacré dans la sphère anthropomorphique. Il peut symboliser la rencontre de la femelle (quatre = espace) et du mâle  (trois = temps) pour parfaire l’unité de l’harmonie humaine (sept = espace-temps) ou bien le signe et le sens des sept ouvertures de la tête. Dans sphère cosmique, il symbolise les sept  étoiles  boréales. Des exemples à l’infini existent  pour qui sait lire le grand livre de la nature.

*3. Yurmeende : émotion sublime exprimant un immense  besoin de charité de la part du divin envers l’humain qui se doit  de le redistribuer à son semblable. Ce sentiment de vie, de haute portée éthique et métaphysique, se retrouve aussi  chez les croyants musulmans comme l’un des principaux qualificatifs d’Allah (Ra-Man) de culte solaire  dont les langue sémites en ont traduit en ‘Rah-Man’ = ‘Miséricordieux’).

A noter que les Konngi  sont bien antérieurs aux textes des religions révélées….notamment dans leurs versions indo-européennes de la religion universelle primordiale africaine-asiatique à laquelle la tradition Peul est un aspect, à l’instar des  autres cultures africaines.

C’est ainsi, par le Yurmeende, le Peul exprime l’honneur et le bonheur d’être humain et humaniste en se laissant émouvoir et se guider par le divin. En outre, il est convenu que c’est par la faculté d’être saisi par la profonde émotion que l’être humain se civilise car sans elle, point d’art ni de religion. Yurmeende- charité n’est pas don gratuit ou réception gratuite: c’est une attitude face à la vie qui se traduit par des paroles et des gestes  de compensation qui y sont adjugés. Dans ce sens, l’émotion dépasse bien la simple catégorie psychologique  de l’école eurocentriste, pour  constituer  le point culminant de la courbe métaphysique de l’humain.

*4. Geno, c’est le Dieu Suprême des Peul, le démiurge unique de l’univers. Le terme ‘Geno’ est le substantif du verbe  »yenndude‘ = durer éternellement.

Par extension le  terme ‘Ngenu’  se construit du radical ‘Gen‘, signifie l’univers éternel et tout ce que recouvre le concept ‘Dunia’ plus restrictif  c’est-à-dire le monde géographique habité. Le terme ‘Ngenndi’, se construisant par le même procédé, se traduit par ‘patrie’ en complément du terme plus générique ‘Leydi‘: terre, terroir, territoire, espace régional.

Le terme ‘Gentu‘ se construit de la même manière. Il  signifie la demeure des esprits des ancêtres ‘awliaaɓe‘ et  se matérialise par les sites  archéologiques et historiques dont l’inventaire topographique, l’évaluation patrimoniale  et la typologie par identification de la toponymie et l’ethnonymie Peul restent  encore à faire. C’est  là que réside  l’intérêt dans l’usage pratique des textes sacrés comme outils de support méthodologique et  de techniques d’enquête scientifique.

Le qualificatif premier de Geno se comprend donc comme l’Éternel. Le second qualificatif de Geno est Dundaari. Dundaari  et signifie le ‘Tout-Puissant’. Il est à noter que ce terme se retrouve aussi dans les langues du  Mande. Ce qui se comprend par phénomène de transculturation mutuelle ou bien d’un fond commun vue que le Peul et le Mande font partie du même  vieux fond de civilisation  négro-africaine, sans compter qu’ils ont eu à partager  souvent les mêmes expériences historiques.

En outre, le panthéon des Peul comprend: Geno ou bien Geno-Dundaari-l’Éternel-Tout-Puissant ,créateur de l’Univers ainsi que les émanations de Geno  que sont les divinités et qui ne sont ni des dieux ni  des déesses mais des attributs ou  bien des fonctions de celui-ci.

Plus simplement:ce  sont, en fait, des lois de la nature et de la société qui y sont sublimées au niveau du sacré et fixées par des repères intelligibles selon un besoin  de compréhension (science) ou de volonté de contrôle  (magie) par les deux bouts de la voie de l’esprit humain qui opère par le langage des signes ou bien de  sons articulés. Ce n’est par hasard que les Peul affirment que: ‘Haala ko diidol’ = ‘la parole est gravée’. Cela implique que l’écrit et l’oral relève de la loi de l’unité des différences. Les illustrations matérielles de cela sont à chercher dans les glyphes  allégoriques ou magiques des peintures rupestres de l’espace  Nil -Sahara, sur les décorations des calebasses et écuelles, sur  les objets d’art pastoral, sur des matériaux d’habitations et surtout dans  la signification des marquages  sur les  les corps des bovidés.

La religion traditionnelle Peul n’est ni polythéiste, ni idolâtre encore moins fétichiste, contrairement à ce que l’a voulu faire admettre une certaine anthropologie eurocentriste. L’intelligence de la pratique humaine veut que l’on utilise les supports matériels et énergétiques pour interpréter et agir sur les émanations du Divin en se conformant à ses manifestions en forme de lois. Pour cela, il leur  faut donner des noms: ainsi les divinités telles que Tago (nature), Weeyo (espace cosmique),Dumunna (temps)et  Kuum ou Kuus ou bien Kush  (Humain Primordial,de petite taille et de grand esprit) en constituent des exemples courants. La plus fantasmagorique est sans doute Caamaaba: serpent mythique aux quatre vingt seize écailles qui correspondent aux quatre vingt seize  types de robes de bovidés connues des Peul du Ferlo…..; il est gardien des eaux terrestres et célestes, ses demeures étant l’arc-en-en ciel et les abysses;. Il  peut symboliser la fécondité, la prospérité et l’idée d’immortalité de l’âme et de  la mortalité du corps par l’image de la mue du reptile comme renouvellement permanent,. Il fait également partie  des monuments symboliques du panthéon des Peul. Il y en bien d’autres  divinités telles  que  Ham, Sam, Dem, Yer, Paat , Del,  Kum, Pen que les Peul finiront en faire des prénoms (Hammadi , Sammba, Demmba, Yero, Paate, Kummba, Pennda etc)….quand la  cosmographie et  la cosmogonie précèdent  et inspirent l’anthroponymie car les  cultes totémique, stellaire, lunaire et  solaire se simplifient  progressivement dans la liturgie au quotidien. Enfin, les ‘Lareeji » qui se comprennent comme manifestations des divinités-lois de la nature et de la société  et qui, en interpellant l’intelligence, l’intuition, l’émotion ou bien la sensibilité de l’humain, forment la strate la plus familière  du panthéon Peul. La religion Peul est donc un monothéisme aux multiples divinités avec leurs phénomènes manifestes qui constituent les agents objectifs du destin de la paire humain-bovidé. Il y a toute une tradition de science et de magie de cela : deux aspects d’une véritable école de mystères qui servent de soubassement à la religion. Tout ce panthéon s’exprime par la grande écriture à travers les signes et symboles et par la grande parole. Il serait  donc excessif d’affirmer d’emblée, sans aucune enquête maîtrisée, que la culture Peul est uniquement  orale. L’énigme réside dans le  traçage de cette écriture dans sa forme alphabétique: d’aucuns pensent qu’elle est perdue au hasard des avatars historiques (guerres, razzia, épizooties, invasions, pillage ,émigrations, etc..), d’autres chercheraient dans les mystères que les initiés cacheraient encore jalousement. La question reste ouverte.

*5. Harimaaji : les pâturages sacrés sont des zones écologiques spéciales: prairies aquatiques, ceintures arbustives ou arborées et herbacées autour des points-d’eau permanents. Elles concentrent sur des aires restreintes, tout ce dont la paire humain-bovidé a besoin: fourrage à très valeur nutritive, affleurement de strates  de sols salés, variabilité botanique des espèces appétées, abondance de plantes alimentaires et pharmaceutiques. Ces aires sont mises en défense par les ‘Huurum‘ : zone naturelle qui ‘n’est jamais occupée ni par l’habitat ni par toute autre activité d’exploitation. Cet type de pâturage sacré est géré selon un calendrier pastorale d’origine stellaire: il comprend 28 séquences de 13 jours ; chacune des séquences ayant pour nom une étoile remarquable spécifique. La dernière séquence comprend 14 jours dont le dernier jour est celui de la veille du nouvel an des Peul pasteurs. Le mode de gestion des Harimaaji obéit des règles strictement codifiées, en observant les lois de correspondances cosmo- biologiques, les directions cardinales et collatérales, l’état maturité des parcours. Les Harimaaji, disent les bergers, c’est la rencontre de l’eau, de l’herbe, du soleil et du sel pour donner le fidèle  miroir du pâturage: le lait de qualité. La répartition des bovidés à l’intérieur des Harimaaji  s’effectue selon la projection de scenario céleste: les bergers et les bovidés jouent le rôle des astres dans une procession de haute gravité. C’est plus que de ‘élevage, au sens habituel mais un culte fort ancien. L’occupation et utilisation de Harimaaji sont régies  par des attitudes  totem et de tabou pour celui qui y pénètre et qui en ressort., comme dans un vrai temple avant la lettre. Ici, c’est le religieux qui donne la force d’efficacité au droit. Pour les exigences du monde Peul moderne, une telle cartographie  des Harimaaji nécessite une expertise dans l’interprétation des Konngi – hymnes. Le type de pâturage dit profane, tout ordinaire, se désigne par ‘Duruunde’ et  relève de libre parcours tant qu’il n’y a pas de droit séculier d’exclusion explicite.

*6. Njeyɗa: dérive du substantif ‘Jey’ = possession : loi d’appartenance absolue à Geno-L’Eternel. L’être humain dit complet, en terme de maturité intellectuelle et spirituelle, oriente ses pensées et actes selon les principes de conformité et de respect de cette loi d’appartenance par des rites appropriés. Ce qui introduit , entre autres, le sens de la notion de sacrifice: restituer à Geno ce qui lui est dû aussi  bien sur le plan physique-symbolique que sur e plan éthique et esthétique. Toutes les formes de sacrifices obéissent à cette loi d’appartenance consistant à restaurer et maintenir l’équilibre du ‘Tago’-la-Nature.

*7. Yiitere : l’œil, au sens propre comme au sens figuré, du disque solaire avec la double allégorie par la couleur rouge du lever du soleil  (Yiite= feu sacré) ) et  Œil symbole de Celui-Qui-Voit-Tout, émanation de l’Être-Suprême, source de la vie.

*8. Coottirii : dérive du verbe ‘soottirde’ = racheter, au sens propre. Au sens figuré, peut se traduire par la notion  de mérite. Ceci introduit la logique de conscience de mérite très accentuée dans l’éthique du Peul. Cela rappelle, de manière plus explicite, la loi d’équilibre au monde et de l’être qui l’habite : la loi de  l’équilibre de l’être-au-monde, selon la pertinente formule ‘Neɗɗo  kiɓɓo e Weeyo teeyngo = Personne équilibrée dans un espace d’équilibre’.Toujours recevoir sans rien  jamais donner en compensation, au sens large et au sens profond du terme, traduit l’ingratitude sociale qui qui fait horreur aux Peul car c’est la transgression  de la loi d’équilibre du monde avant de constituer un aspect de code social.

*9. Biigi:  (Wiige, au singulier), génisse mûre  à son premier vêlage. C’est l’un des meilleurs présents de valeur et d’honneur, comme l’or (symbole de fortune et de savoir ) pour le Peul qui en donne ou qui en reçoit. Ceci, selon le principe d’accroissement de fortune physique et de devenir positif du destin.

 Les Peuls du Ferlo classifient la femelle du bovidé par l’âge, en la dénommant: nyalel (velle), nyale (velle sevrée), wiige (génisse)  haange ( jeune vache en deux ou trois vêlages) nagge (vache mûre), rajjawe (vieille vache).

Du point de vue économique et anthropologique, la culture Peul n’a pas l’exclusivité de l’élevage, ni du pastoralisme mais elle figure parmi celles qui en conservent la permanence historique et une signification sociale spécifiques à l’égard du bovidé. L’évolution de la disponibilité des données historiques montre que le  zébu (Bos indicus) ne provient pas de ‘Inde mais une  dérivée d’adaptation  du taurin  sans bosse (Bos taurus) aux conditions de d’aridification  climatique  …tel que figuré dans les peintures rupestres du Nil-Sahara. C’est ce zébu qui  aura accompagné les peuples africains qui migreront vers l’espace asiatique (Péninsule arabique, Elam, Hindu-Kush, Ceylan) et non l’inverse. Le paradigme aryen créa la confusion en caricaturant le culte de la ‘vache sacrée’ qui est bien antérieure à l’arrivée des codificateurs de l’Hindouisme). La tradition Peul a, elle aussi, une expérience d’un culte fort ancien dans la phase totémique: l’animal ou bien la plante comme support matériel et symbolique du culte totémique. Le bovidé comme le serpent- ‘Njaawa’ en sont des exemples dont l’histoire reste encore à écrire.

En outre, la zoolâtrie n’est pas le culte de l »animal en soi, c’est le culte totémique par l’entremise de l’animal dans la première expérience du monothéisme qui exclut  toute autre association  égalitaire avec Geno- le Démiurge Suprême. C’est l’école anthropologique du missionnaire avec ses bigoteries et l’arianisation de l’islam avec ses imams caucasiens (à partir de la période Abbasside) qui ont  infantilisé les cultes africains et asiatiques, avec les  syndrome ‘idolâtrie’ et polythéisme’. Ce qui est non-sens théologique devant  la permanence du monothéisme premier et universel. L’instrumentalisation des religions dites révélées relève   davantage d’idéologie de projet politique avec son cortège de génocide culturel….mais certaines élites auront résisté, d’autres pas.

Les principes qui régissent l’art pastoral Peul se retrouvent aussi  chez les autres peuples africains et asiatiques qui se spécialisent dans d’autres secteurs : agriculture, pêche, chasse, artisanat etc. L’un des principes les plus significatifs est celui du rapport de  consubstantialité  c’est-à-dire  communauté de destin entre l’être  humain et l’objet de son industrie: le paysan à la terre-divinité, le pasteur au bovidé, l’artisan à la  matière qu’il transforme, le pêcheur ou le chasseur à la faune aquatique et terrestre.

Les Konngi existent aussi dans ces aires culturelles ou d’activités.

*10. Dimaaɗi : Etalons (Ndimaangu, au singulier). L’espèce chevaline ne fait pas  de support de culte chez les Peul contrairement à d’autres cultures d’origine nilo-saharienne du bassin du Niger et du Tchad (Hausa, Djerma, Kanuri, Fur , etc..).

 Le  cheval dit ‘arabe’ et ses dérivés dégénérées  que l’on trouve dans la Savane et dans le Sahel de l’Afrique de l »Ouest et  Central était connu avec les Garamantes (Garama =proto-Mande et Bafur) depuis l’antiquité mais aucune preuve n’en fait un patrimoine exclusif des Peul.

C’est la logique d’emprunt à d’autres aires culturelles par le phénomène du diffusion interculturelle (les grands axes de commerce transsaharien et transafricain pré-islamique, plus vraisemblablement). Les Peul ont du l’intégrer dans leur valeur d’usage et d’échange et en faire un animal particulièrement noble (Dimaaɗi = espèces nobles). Cet animal, selon la légende, a du impressionner les Peul pour le surnommer ‘l’animal qui sait danser aussi bien élégamment que les humains’.

Dans la littérature épique  des empires Peul du XV au XIX siècle après JC, l’école des Wambaaɓe (artistes instrumentalises jouant spécialement du Hoddu-guitare tétracorde ou pentacorde)  en a  fait un genre profane épique très prisé des Peul du Ferlo, du Fuuta-Tooro et du Maasina  d’où sont  originaires  les maîtres-traditionalistes ainsi que la thématique  évènementielle.

*11.  Sagataaɓe (Sagata, au singulier): jeune adulte de 21 à 28 ans. Les Peul du Ferlo subdivisent la vie active d’une personne mâle en neuf séquences de  sept années chacune. Le Sagata  correspond à la quatrième séquence. C’est, dit-on, l’âge de plénitude physique et la confirmation définitive du caractère (cela peut se tempérer ou s’accentuer  ou se stabiliser avec le concours des circonstances de la vie mais ne changera  plus jamais fondamentalement). En termes de responsabilité sociale, le Sagata passe du stade de ‘Aga’-apprenti de l’art pastoral à celui de Gaynako- berger plein et de guerrier de choc. C’est à ce stade que les patriarches repèrent les potentialités ou bien les limites de ce postulant à de haute responsabilité dans son lignage ou bien de sa communauté élargie. S’il se développe moralement et spirituellement, il peut  tenter de postuler le niveau d’ initié à la sixième séquence qui se situe entre 35 et 42 ans. Le Sagata constitue donc le plus important capital humain dans la société Peul. Par extension, c’est le meilleur compliment que le Peul aime s’entendre  traiter de ‘Sagata’: dans le sens d’être de haute responsabilité, souvent au prix de sa vie qui, en fin de compte, ne lui appartient pas tout seul.

*12. Fulɓe : (Pullo, au singulier). C’est le nom  que les Peuls se donnent eux-mêmes. Le radical du terme ‘Ful‘ est le nom du peuple et le suffixe  ‘ɓe‘ se traduit par ‘ceux du’ pour donner le composé ‘Ful-ɓe‘ c’est-à-dire  ‘ceux du Ful’. Le peuple Ful dépasse le cadre d’une ethnie telle que le présumait la sociologie coloniale que ne voit en Afrique que des ‘ethnies’ et ‘dialectes’. Le peuple Ful constitue une nation à unité  culturelle dans une grande diversité géographique : au bas mot, une cinquantaine de millions de locuteurs dans une aire de 4, 5 millions de kilomètres carrés, sur dix huit pays africains (sans compter la diaspora en Europe, en Amérique et au Moyen-Orient). Le glossaire qui les désigne sous de différentes appellations  contient toujours le radical ‘Ful’ ou  Pul (principe d’interchangeabilité entre les consonnes initiales ou terminales).

Ainsi , on aura ‘Fulani‘ dans pays anglophones (à partir de la langue Hausa), Fullata Fulaan, Fellata (dans les langues sémites), Fula pour les lusophones (emprunté aux langues Mande)et Peul en terminologie  francophone  qui  s’est faite en partir du terme Wolof qui les désigne par Pël. Autant éviter une aberrante confusion en fractionnant artificiellement toute une grande nation sous la fallacieuse différentiation à partir de simples variantes de la même  appellation.. avec des enjeux géopolitiques très sensibles  et exploitables dans le bon ou mauvais sens.

L’espace de vie ou bien espace vécu des Fulɓe s’appelle Fuuta (ou bien ‘Phut‘ tel que  transcrit dans les textes anciens). Il s’agit du Fuuta originel berceau de la nation Ful. Fuuta veut dire ‘ pays des Fulɓe‘. Il s’agit du Fuuta originel. Les Fulɓe, suite aux vicissitudes  de l’histoire (notamment les invasions des indo-européennes dans la vallée du Nil et du Sahara oriental) ont naturellement redonné la même toponymie  et ethnonymie aux nouveaux espaces qu’ils auront à occuper. De la vallée du Nil aux rives de l’Atlantique on retrouvera les noms ‘Fuuta’ (‘pays des Fulɓe’) dans leurs progression et stabilisation pour reconstituer le Fuuta originel. On aura ainsi, par exemple: le Fuuta-Kukia,  le Fuuta-Kingi, le Fuuta-Tooro, le Fuuta-Fuladu, le Fuuta-Jaloŋ, etc.

Ainsi,  la migration s’est faite d’abord dans le sens Nord-Est vers le Sud-Ouest  (Nil -Atlantique) ensuite  dans le sens Ouest-Est (Atlantique-Mer Rouge). Dans la mythologie de l’épopée des Fulɓe, le point cardinal de repère est le Sud car c’est  l’espace dit de ‘main droite et comme ‘tête de pont de l’eau et de l’herbe’. La péjoration climatique aura , en fait , modelé et structuré l’esprit Ful car c’est devant les défis écologiques et humains que se constitue la survie d’une nation et qu’exprime sa conscience historique.

La langue des Fulɓe s’appelle le Fulfulde ou bien le Pulaar ou Pulal , selon les  régions, et se subdivise en dialectes et parlers. Les Fulbe nomades  bergers qui voyagent et les initiés qui connaissent bien le ‘Fulfulde Mawnde‘ (la langue standard) se retrouvent facilement alors que celui qui s’isole dans son terroir ou bien le Peul urbanisé doit hésiter. Ce phénomène est, du reste, universel dans toutes les langues.

Les clés pour lire la langue Fulfulde, en graphie latine sont:

-i) Lettres minuscules: a; b; ɓ ( comme dans ɓiɗɗo = enfant);d; ɗ (comme ɗiɗi = deux); c (comme cakka = collier); e (comme eey = oui); f, g (comme gite= yeux); ɠ (comme dans ɠabri = tombe, souvent pour les mots d’origine arabe); h, i, j (comme dans jalde = rire); k, l, m, n, ŋ (comme dans ŋoŋde =somnoler); ñ (comme dans ñaamde = manger, peut se simplifier en ‘ny’); o, p, r, s, t, u (comme dans ummaade= se lever); w (comme dans waare=barbe) , y (comme dans yaarde = boire); ƴ (comme dans ƴeewde = regarder).

-ii) lettres majuscules: sont  les mêmes, sauf : Ɓ =ɓ, Ɗ =ɗ ; Ɠ = ɠ ; Ŋ = ŋ; Ñ =ñ ou bien Ny=ny; Ƴ =ƴ.

Les voyelles longues se doublent,  les consonnes  dites dures se doublent aussi. La graphie  en arabe reste encore à homologuer.

La langue Fulfulde, troisième langue africaine par son aire d’extension, se situant entre les vingt et trente  premières dans la liste des langues mondiales, est une langue de plus d’une vingtaine de classes et d’une richesse lexicale inouïe pour supporter tous les concepts de la science moderne et de la technologie moderne.

*13. Ngoondanii-ma :  Dérive du verbe ‘woonde’ = jurer dont le substantif est ‘Woondoore’. Le ‘Woondoore’ est le plus lourd serment  que puisse faire le Pullo; tout comme sa rupture est le plus grave des péchés qu’il puisse commettre. Du point de vue métaphysique, c’est le ‘Woondoore’ qui affirme la loi d’équilibre de l’être-au-monde. Ainsi, parjurer n’est pas une simple faute morale mais facteur de déséquilibre de l’ordre  social dans l’espace géographique. Les Peul le formulent de manière plus pittoresque et non moins sérieuse: les problèmes de l’humanité s’expliquent par le fait de parjurer qui se commet ça et là et  à tout instant ! Pour dire qu’une personne est toujours en train de parjurer quelque part.

Wondoore’ et parjurer constituent deux symétries qui cohabitent et se contestent dans la même réalité, exprimant le sens du tragique qui gît au cœur de la culture Ful. Ainsi, un discours d’une culture, explicitement critique d’elle-même, consciente de ses forces et faiblesses, de ses potentialités et limites, des solutions de ses contradictions, constitue un débat de nature philosophique. Disons, la tradition spécifique issue de l’expérience singulière  des Peul laisse apparaître  la philosophie qui, somme toute, à l’instar de la science, est d’essence universelle. La culture Pullo n’est pas moins rationaliste ni plus mystique que les autres cultures.

Le ‘Woondoore’ exprime donc la valeur , le prix que la civilisation Ful attache à la vérité.

A cet égard, l’aspect pratique du ‘Konngol‘, c’est de mettre dans un même texte un condensé exotérique et ésotérique qui renferme, tout à  la fois, la théologie, l’art poétique et la philosophie, pour en faire un instrument à la portée de tous. Tout un chacun saura s’en servir, selon son âge, son niveau spirituel et son son centre d’intérêt, en vertu de sa compréhension  et de sa conformité  avec la chorégraphie des divinités-lois de la nature et de la société. Le ‘Konngol’ c’est l’instrument spirituel de ce pasteur nomade qui se déplace sans cesse avec toute sa bibliothèque.

*14. ‘Ngujjataa’: forme négative du verbe ‘wujjude’ = voler. Voler, c’est la double honte, disent les Peul et surtout que l’on pousse la malchance ou bien la maladresse de se laisser prendre.

Toutefois, le ‘Ruggo’ ou bien la ‘guerre du bétail’, autrefois ‘le jeu des hommes’ favori des Peul du Ferlo, ne relève pas du vol. En effet, il y toute un code éthique à respecter: entre autres principes directeurs,ne pas enlever du bétail à l’insu du propriétaire ou du  dépositaire, ne pas s’en prendre aux personnes vulnérables telles que enfants, femmes vieillards ou infirmes ou bien toute personne désarmée. S’écarter de ce code, c’est sombrer dans la déchéance morale et sociale pour se situer au niveau du vulgaire voleur de bétail. Il y a un ensemble  de code juridique de partage des produits du ‘Ruggo’ qui n’ont rien à voir avec les razzia-rapine et pillage caractéristiques des voisins Arabes-Berbères leucodermes,et plus tard, des exécutants locaux des négriers européens. Ce sont ces règles qui garantissent la circulation interne du patrimoine pastoral au sein des différents groupes de lignages. Le lecteur sera mieux édifié par l’œuvre  du  célèbre  artiste  Sidi Mboocel et ses descendants natifs du Ferlo, dans ses fameux  ‘Daari’-romans historiques déclamés  au son enivrant  du  violon.

*15. ‘Penataa’: forme négative du verbe ‘fende’ = mentir effrontément et sans scrupules. Son synonyme  est ‘Semtude‘ et ce sont les Peul orientaux qui en ont conservé le sens original pour signifier ‘avoir honte’. Dans l’éthique Pullo original, mentir et avoir honte c’est-à-dire se déshabiller, au sens propre physique comme au sens figuré moral, recouvre le même concept. On aura compris la portée synonymique pour celui sait  évaluer le sens de la  de la honte-mensonge dans la psychologie profonde du Peul en particulier et de l’africain des Savanes en général. La règle de bonne éducation Peul voudrait que l’on  sache dire subtilement  et sobrement le langage de vérité en tout lieu et  temps sans embarrasser ni indisposer ni heurter l’humain car la forme doit être aussi correcte que le fond.

*16. ‘Kulataa’: forme négative du verbe ‘hulde’ = avoir peur au sens physique, moral et intellectuel. Le peureux  n’a pas de visage humain, disent les Peul. Au contraire, le brave meurt une seule fois afin d’être considéré comme ‘immortel’ de ses paroles et actes par la postérité alors que le poltron ‘meurt tous les jours’ pour demeurer mortel socialement parlant, aux yeux de ses pairs.

*17. ‘Njanfotaako’: forme négative du verbe ‘janfaade’ = trahir qui dérive du substantif ‘Janfa’ = trahison et qui est le même mot en langues du Mande avec ce  refrain  illustratif et démonstratif dans leur répertoire musical ‘Janfa Manyi De ‘ = la trahison,ce c’est pas bon du tout ! Cela traduit un esprit de loyauté même dans l’adversité.

*18.Ennɗam :Lien de parenté. Les Peul retiennent plusieurs variantes de parenté:

i)‘Ennɗam kosam‘ = parenté de lait  telle que l’exprime le radical ‘Enndu’ = sein maternel’. C’est la forme de parenté la plus ancienne et relève du culte totémique qui est la genèse de la fraternité de lait ‘ɓinngu yumma‘, un des des pilier du matriarcat Peul. La fraternité de lait s’exprime dans le matriotisme qui signifie union sacrée  autour d’un projet communal et de raison de vivre ensemble autour du patrimoine pastoral collectif, au sein du groupe de lignage.

ii)‘Ennɗam ƴiiƴam‘ = parenté de sang qui exalte le patriotisme comme union sacrée  contre les forces externes ennemies réelles  ou imaginaires, tout en régularisant la situation antagoniste association-rivalité ‘ɓinngu baaba’ autour de la question d’honneur et d’émulation. Il est l’idéologie du patriarcat adopté,dans le culte stellaire tardif quand les terroirs agro- pastoraux s’organisent autour des points permanents, sites de  premiers centres urbains du Nil-Sahara. Avec la notion de propriété individuelle  du patrimoine pastoral et la personnalisation dans l’identification individu-bovidé.  La mémoire contemporaine n’en retient que la caricature dans une situation de polygamie alors qu’il s’agissait d’une institution plus complexe et que  cela traduit une conception idéologique et fonctionnelle des cités antiques du Ful.

iii)‘Ennɗam jiidal’ =parenté d’alliance par passage d’endogamie à l’exogamie et vice-versa, au hasard des opportunités sociales et  historiques précises. Les groupes se recomposent sur les règles du culte totémique ou stellaire. L’endogamie, c’est la logique de conservation  du patrimoine pastoral et agro-pastoral par  la garantie du pouvoir et du savoir au sein du groupe de lignage alors que l’exogamie évolue en logique d’accumulation du patrimoine des ressources naturelles par le pouvoir de puissance politique quand les groupes doivent fédérer. L’anthroponymie reste toujours liée à la toponymie et est régie par le pacte entre les ancêtres-fondateurs de groupes ainsi  liés pour toujours, par un le principe de Tanna (Tabou spécial qui lie deux groupes lignages, les conquérants et les conquis ont des pouvoirs distincts et complémentaires). L’aspect le plus pittoresque et non moins sérieux est la notion de ‘Dennɗiraagal’ que l’on traduit habituellement par cousinage à plaisanterie… étant entendu que, dans la tradition Peul et africaine en général, l’humour est justement la position la plus sérieuse  de la vie avec l’agrément qu’il faut. Cette invention institutionnelle qui existe dans toutes les civilisations du Sahel-Savane, s’étend à l’échelle  familiale (du substantif ‘Dennɗi = cousin utérin), ethnique et inter-ethnique voir transnationale  comme un vrai  contrat social et autorégulateur de bien des contradictions  sociales et politiques.

 iv)‘Ennɗam jeydal’ = parenté d’intégration et ou de voisinage. Quand des membres d’un groupe de lignage quittent leur lieu d’origine, par accident historique, pour s’intégrer dans un autre groupe d’accueil, souvent en abandonnant leur patronyme pour adopter celui du groupe d’accueil. Ceci, soit pour renouveler leur patrimoine soit pour avoir  le droit d’accès aux ressources naturelles. Ce type de parenté est très fréquent pour reconstituer un grand terroir pastoral ou bien un complexe de terroir agro-sylvo-pastoral ou bien un terroir halieutique – pastoral.

Ainsi, la technique généalogique parcourt indifféremment le registre de parenté matrilinéaire ou bien patrilinéaire pour rappeler l’identité  du groupe de lignage avec ses devises et actions d’éclat ayant marqué l’histoire Ful. Tout cela relève  du  culte totémique dans sa variante culte des ancêtres dits ‘Awliaɓe’, d’où le verbe ‘awlude’ c’est-à-dire évoquer les ancêtres réels ou mythiques par la généalogie  avec le comput du temps historique d’une précision remarquable. Ce qui donnera le substantif ‘Awluɓe’ (Gawlo, au singulier),nom d’une caste spécialisée équivalent au ‘Jeeli » dits ‘Griots’  du monde Mande.

Ainsi, il sera convenu que la  civilisation Ful, aura expérimenté une  synthèse originale d’institutions sociales et politiques  qui ne peuvent pas toutes relever d’un simple genre de vie nomade pastoral. Cela signifie que  les Peul sont passés par plusieurs cycles culturels différents et complémentaires pour constituer des strates  d’une civilisation qui, sous une apparente simplicité matérielle, est l’une des plus complètes du continent. Cela se confirme par une mémoire collective très dense, un horizon géographique vaste une histoire profonde et une métaphysique sophistiquée. Bien que le pastoralisme soit  l’essence constante du Ful, d’autres  composantes s’en sont entrelacées pour en faire de civilisation très structurée dans l’espace et dans le temps. Ce que l’on voit aujourd’hui dans le Ferlo, c’est une phase  simplifiée mais pas dégénéré d’une ancienne réalité historique et sociale  infiniment plus riche et plus complexe.

C’est le sens plus élargi  de cette attitude  sociale et  éthique: ne jamais rompre le pacte de parenté, comme solution de continuité pour ne pas rompre cette extraordinaire aventure humaine de la civilisation Ful par la conjugaison des différentes formes liens de parenté, condition garantie de survie d’un peuple.

*19. ‘Aadi ‘: Tenir promesse ou respecter la parole donnée. Les concepts ‘Aadi’ et ‘Aada’ se complètent pour former la notion élargie de contrat social, au sens large et au sens fort du terme.

Aada’, c’est la constitution orale et écrite du fait de civilisation Ful, dans le sens de l’ensemble des principes directeurs qui justifient et balisent tout un corps de code civil, civique et religieux.

 ‘Aada’ ferait penser, par exemple, à la dite ‘Table des Lois’, de la tradition judaïque mais il n’est  guère  permis d’en faire un  produit direct sans une enquête d’histoire des religions certainement mieux maîtrisée.  »Aada’ rappelle aussi  le contenu et l’esprit des  textes anciens  de l’Égypte pharaonique tels ‘les Déclarations d’Innocence’,le ‘ ‘Livre de Khunumpu’, le ‘Livre du Paysan Eloquant’,  bien qu’aucune preuve tangible n’en fasse la filiation directe de l’un ou de l’autre. L’hypothèse la plus probante serait de les rattacher au très vieux  fond éthiopien qui est leur antérieur et dont ils en seraient des héritiers parmi d’autres cultures africaines et asiatiques.

En outre, le culte solaire que met en exergue ce Konngol, fait référence, eu  égard à ce que l’on connaît  de la culture Ful actuelle,   à certaines propriétés  constantes de l‘Aada, telles que:

-L’ordre divin  de Geno que reproduit l’ordre astronomique ‘Mbeyu‘ qui modélise  l’ordre social  traditionnel :la paix sociale est bien le reflet  de l’équilibre cosmique;

-L’idéal de savoir se connaître pour connaître véritablement l’être humain. Il existe toute une science appelée ‘Coorinkaagal’ et sa symétrie magique ‘Mbileewu‘ c’est-à-dire l’art de comprendre et de manipuler le ‘Mbeelu‘ (que l’on peut traduire par ‘silhouette vitale’ ou bien la substance vitale de l’être humain ou du bovidé).  Le praticien du ‘Coorikaagal ‘ est un ‘Coorinke‘ appelé parfois ‘Siltigi’ et le spécialiste en ‘Mbilewu‘ est un ‘Bileejo‘ que l’on traduit par le cliché pittoresque de ‘féticheur’….. mais c’est une autre histoire tant qu’il y en a des faux ou bien des vrais ….mais mauvais ou bons, selon ce que veut et vaut l’ interlocuteur;

-Le rite des vertus de base de la vérité, l’esprit de justice économique et sociale, l’attitude d’harmonie et de contenance, l’acte de solidarité, éprouver de scrupules devant de grands dossiers de la vie,se concrétisent par la parole donnée ou promesse tenue.

‘L’Aada’, comme toute institution humaine qui se réfère à un ordre divin, aura  du traverser bien des exigences politiques et des  demandes de configuration dans des cadres étatiques que les Peul ont construits ou bien ont été associés. Ainsi, s’opère une typologie en éventail des institutions politiques que le Ful aura eu à  élaborer:

-i)Arɗoyaagal: c’est la diarchie  c’est-à-dire quand  le pouvoir spirituel et temporel étaient exercés  par de le prêtre-initié  appelé ‘Arɗo’:ce qui se traduit par ‘Guide’ dans le sens de ‘ardaade’ = guider personnes et cheptel quand le genre de vie nomade ou transhumant prédominait. L’Arɗo’, dans le sens de ‘Maître de la Route’, comme on en trouve les équivalents ‘Maître des Eaux’, ‘Maître du Feu’, ‘Maître de Hache’,’Chef de Terre’, est le porte-parole et signataire du pacte ‘Aadi’ avec les génies des lieux que les personnes  et  bovidés traversaient. Quand la sédentarisation prévaut, ils sert de porte-parole,de négociateur avec les autres groupes Peul ou non Peul. Il arrive que, par  le fait d’usure de routine, la fonction d’Arɗo‘ se réduise à une fonction de chefferie élective ou héréditaire avec tous les avatars  possibles quand il y a plus de successeurs prétendants que de fonction;

-ii) ‘Laamu Cori‘: démocratie élective par délégation des anciens comme électeurs et éligibles pour représenter leurs groupes de lignages au ‘Batu Mawɓe’ = Conseil des Anciens’ qui délibère, juge et exécute selon l’esprit de l‘Aada. C’est,surtout,le principe légitimité par expérience  et de sagesse qui ne repose pas seulement sur l’âge puisque il exclut aussi bien des anciens qui  ne cadrent pas avec les exigences de la méritocratie (‘Mawdo wonaa duuɓi  tann’ = on n’est pas ancien seulement par l’âge) qui prévaut;                                                                                                                                                                                                                      -iii) ‘Laamu Kanankagal’: monarchie élective dont le ‘Laamɗo Kaananke’  est choisi parmi les lignages qui  détiennent davantage de pouvoir et de savoir et confirmé par des procédures de divinisation: en lisant ce que montrent les robes des bovidés, en interprétant  les beuglements et en déchiffrant les marques  de sabots des bovidés comme  sur un thème espace-temps. C’est encore la lecture  des  signes et symboles qu’exprime  la grande écriture  de la nature  qui  suggère aux humains  la voie de l’Aada  à suivre.

-iv)’Laamu Roni-Rona’ = monarchie dynastique héréditaire qui suit la voie ‘patrilinéaire ‘Suudu-Baaba’ du fondateur de la dynastie. Il résulte souvent d’une conquête d’un puissant groupe lignager en s’imposant sur ses paires pour subjuguer et absorber d’autres groupes Peul ou non Peul. Il arrive souvent que des frères ou demi-frères paternels succèdent à leurs prédécesseurs et le ‘Jappeere Laamu  = Tapis Royal (pas de couronne) revient aux enfant de ceux-ci avec toutes les intrigues de contestation pour en finir en une fin de dynastie que des forces externes finissent par achever.

Progressivement, se constitue un ordre aristocrate  dit ‘Lawankooɓe‘ qui s’impose au reste des autres groupes Peul ou non Peul assimilés ou associés, tout en perpétuant avec bonheur l’idéologie Aadi.

-iv)’Almamiyagal’: théocratie Peul-musulmane élective qui s’est imposée sur les institutions précédentes dans les assises géographiques  des royaumes traditionnels entre les XVII et XIX siècle après JC. Les contrecoups des traites négrières transatlantique et transsaharien en ont fait des miraculés de l’Histoire pour avoir permis, en un temps record, la plus belle facture théologique et sociologique de l’Islam en Afrique de l’ Ouest et Centrale: par une intense production écrite et orale et en  préfigurant un système d’éducation moderne de masse;

-vi) ‘Kalifaagal’: confréries monastiques à l’origine, sections locales des grandes écoles philosophiques de l’Islam, avec un dynamisme économique et social extraordinaire pour se réapproprier,en partie, du système colonial ou néo-colonial et en s’affirmant soit comme un partenaire de taille soit comme un sérieux concurrent. Certaines confréries ont pu atteindre le niveau des empires  dynastiques tels que, par exemple, l’éblouissant et bref  empire Tukulor-Tooroodo (1848-1864)  ou bien le Kalifakaagal de Sokoto -Adamawa (à partir de 1804 pour durer environ un siècle et demi).

Toutes ces formes d’institutions politiques sont régies par un instrument de contrôle du pouvoir appelé ‘Batu Fuuta‘ c’est-à-dire le Grand Conseil du peuple Ful, au sein duquel , toutes les composantes sociales sont représentées, en vue des grandes décisions de législation et de gestion du patrimoine foncier et des ressources  naturelles. Ce qui  exclut toute possibilité de dérive dictatoriale ou de monarchie absolue, selon l’adage ‘Pullo yiɗa laamaade, yiɗa lameede’ = le Peul n’aime pas dominer comme il il n’aime pas être dominé’. L’Aada ne se réduit pas à un catalogue des us et coutumes, comme le dépeint l’ethnologie eurocentriste.

L’Aadi’  se  réfère  aux fonctions de la  divinité droit-devoir, une loi de la société Ful. C’est l’âge d’or de la poésie sacrée avec le style de narration pathétique de haute gravité comme hymne à la loi  et comme instrument de justice.

‘L’Aadi’  peut donc être compris, au sens large,comme une voie juridique-religieuse, à l’échelle personnelle-individuelle en accord avec l’échelle collective-communautaire, pour la cohésion du groupe, par l’adoration du divin par l’entremise des divinités. C’est l’esprit qui se projette  sur  sur la société pour donner corps à ses institutions. Le serment numéro six de ce Konngol suggère qu’il existe d’autres Konngi ou d’autres fragments de Konngol relatifs à l‘Aadi qu’il serait nécessaire de chercher et reconstituer le tableau d’ensemble de la constitution Ful, dans ses constances et variables.

L’Aadi, c’est la monumentalité mythique et pratique de l’Aada par l’obligation de traduire dans les faits (par intention et action) la volonté de la communauté dite ‘Renndo‘, à travers la charge émotionnelle qu’inspire l’hymne aux divinités: le serment six est si contractant et  si engageant.

Ainsi la rupture du contrat ‘Firtude Aadi »,contrairement à l’attente du ‘jugement dernier post-mortem’, entraîne une implacable logique de compensation permanente et inexorable qui engage le fautif ainsi que sa descendance comme il aura  eu a payer pour ses ascendants. L’humain peut être mortel dans un sens biologique,mais son ‘Aadi’ ne l’est pas; pas plus que son Mbeelu-double vital auquel se colle son ‘Aadi’. Dans le même esprit, ‘Malu’-la-Grâce divine, par la voie du jugement  ante-mortem  et  du jugement dernier post-mortem, traduit une perception plus complète.  L’eschatologie  de l’islam qui aura influencé le monde Ful, insiste surtout sur le côté  ‘jugement dernier post-mortem (en fait une simplification de culte Osiris dans l’Egypte ancienne par la tradition juive ) alors que le culte originel considère tout le cycle de l’être humain-au-monde. Le culte totémique de base fait de l’Aadi  une signature permanente qui prévaut dans un cycle permanent et continue: ce que le Pullo hérite de ses Awliyaaɓe, de sa propre vie et de ce qu’il transmet  à ses descendants, constituent son Aadi-capital moral et  le contour de sa personnalité.

Ainsi, rompre l’Aadi par le manquement à sa parole donnée  ou bien ne pas tenir sa promesse, c’est se mettre hors-la loi Aada.

La conception des Peul de l’Aadi ne semble pas relever du manichéisme de type zoroastrien par l’éternel  dualisme vérité-mensonge ou bien-mal.  Selon la  vision du Peul, Goonga-la-Vérité  et Moƴƴere-la-Bonté  finissent par triompher, en fin de compte, en tant qu’aspects du Aadi. Comme toute divinité-loi de la nature et de la société, elle est, certes démobilisable  mais elle demeure  indestructible.

L’Aadi ne semble pas adopter d’emblée,la notion de ‘péché originel’ ou  bien de ‘paradis perdu qu’il faut retrouver puisqu’ il y a une conscience de liberté par le serment et non une tentation selon la caricature des  exégètes des religions  révélées.

L’Aadi ne privilégie pas une une eschatologie de rédemption par la prophétie  car les culte totémique, lunaire et solaire se  fondent sur le principe de conservation permanente  spatio-temporelle qui commande l’attitude humaine raisonnée comme contrat de responsabilité.

*20. Ce septième serment,sans être le moindre,dénonce l’égoïsme, l’avarice, l’ingratitude, la suffisance qui sont des vices très mal vus dans l’éthique Pullo. Les vertus qui en sont l’antithèse telles que l’altruisme, la générosité, la reconnaissance, la solidarité sont concrètement traduites dans les faits par l’économie sociale qui opère par les procédures  de gestion du patrimoine pastoral et foncier de capitalisation de forces de travail suivantes:

-i)‘Dokkal:’ cadeau librement consenti selon les moyens, la conscience  du donneur, la situation de mérite du receveur et les circonstances sociales de l’acte. La bienséance veut que le principe de réciprocité soit différé dans le lieu, dans le temps et dans la meilleure discrétion. Il y a des dons en bétail ou en or qui s’effectuent à chaque étape phare de l’existence du Pullo: au jour du baptême,à la circoncision, aux fiançailles, au mariage qui relèvent de l’Aada. Les autres types dons qui illustrent la  générosité  légendaire du Pullo se font au quotidien….une forme de circulation du  capital-bovin au sein du groupe.

-ii)’Ndonu ‘: provient du principe de partage de l’héritage des bovidés qui suivent les règles de l’Aada auxquels s’ajoutent et balisent les règles du droit islamique. En principe, personne ne serait lésé, une  fois convenu l’accord sur les règles de partage. La parenté de lait recommande l’attitude de ‘Yaafaade’ = retransmission volontaire aux frères et sœurs économiquement moins avantagés par la vie.

-iii)’Desndagol’ : quand un Peul confie à un ami ou parent ou bien a un voisin moins fortuné, une partie de son troupeau, notamment des vaches laitières, pour en jouir des usufruits afin de garantir la base matérielle et d’honneur de son existence. Il est lourd et très délicat d’être  bénéficiaire du ‘Desndagol’  tant qu’il  en en répond de  son savoir-faire pastoral et en joue son honneur de pouvoir restituer, autant que possible,  le capital ainsi mis à disposition. La notion  d’intérêt  sur le capital-cheptel est impensable dans l’éthique Pullo que renforce, de surcroît, le droit islamique.

-iv)’Diilagol’ : quand un Peul délègue  à un ami, parent ou voisin une partie de son troupeau, pour reconstituer ou bien renforcer son capital-cheptel en cas de d’accident tel que la sècheresse, les épizooties, les razzia etc. Le principe du Diilagol  s’applique aux animaux qui naissent de ceux qui ont été mis à disposition mais le capital-cheptel initial revient à son troupeau d’origine. Le Diilagol obéit uniquement au principe de Aadi.

-v)’Kuutorgol’ : c‘est une vieille institution du matriarcat, c’est-à-dire, le patrimoine pastoral qui appartient uniquement  et exclusivement à la femme Peul qu’elle introduit dans son foyer conjugal pour renforcer le pouvoir économique et le prestige du foyer. Ni le mari,ni les beaux-parents n’ont aucun droit de regard sur cette partie du capital-bovin. Le Kuutorgol provient en général du Ndonu ou bien du Dokkal que la femme reçoit à les  toutes étapes des circonstance marquantes de sa vie.

-vi)’NJobdi Mbereedji ‘:équivalent du salaire uniquement en bétail que reçoit un Peul d’autres propriétaires qui lui ont confié leur cheptel du fait de la réputation de son savoir-faire pastoral et de sa probité morale…mais qui a perdu son cheptel. Il s’agit d’un pourcentage négocié qui varie selon les zones et le principe de Aadi  s’applique également.

-vi)‘Battugol’:quand un groupe de lignage très fourni en cheptel rétrocède gracieusement une partie de son troupeau à un autre lignage de parent, ami ou voisin moins fortuné pour permettre à celui-ci de renforcer son capital-cheptel. La seconde forme de ‘Battugol’ est la fusion de tous les troupeaux de riches et de pauvres, chacun sachant exactement ce qu’il possède et seulement les usufruits sont partagés  et consommés en commun, en attendant que le capital du groupe moins favorisé se multiplie suffisamment pour lui permettre une autonomie.

-vii)’Jantugol’ : quand un troupeau se perd et se retrouve dans le terroir lointain d’un autre groupe de pasteurs. Ce dernier se doit obligatoirement faire une enquête pour retrouver le propriétaire et lui restituer  son troupeau. Entretemps, il va entretenir le bétail comme si c’était exactement le sien et il peut jouir des usufruits. Cela relève du Aadi.

-viii)’Askugol’ : prélèvement de la dîme sur le capital-cheptel  pour financer le bien de la communauté. Cette pratique relève du droit musulman qui, en fait, reprend une très vieille pratique pré-islamique, selon le culte totémique que les Peul appelaient ‘Nanga-Nay‘ = ‘cheptel-part des ancêtres’  ou bien ‘Hoore-Kosam‘ = part de lait pour l’esprit des ancêtres’  pour entretenir les nécessiteux, voyageurs, étrangers de passage etc. C’est l’esprit et l’institution de la municipalité, avant la lettre.

-x)‘Ballal’ :au sens large, solidarité  d’entre-aide obligatoire dans la distribution sociale de la force de travail. Cette  chaîne de solidarité qui régit la vie sociale Pullo au quotidien,concerne  les activités suivantes  au sein de la ‘Renndo – Communauté de Peul’ et se traduit par des gestes d’entre-aide suivants:

-mise en toiture de tout habitat familial;

-assistance aux évènements familiaux (baptême, circoncision,mariage);

-l’aménagement des points d’eau ;                                                                                                                                                                                          -usage de feu domestique,de défrichement et de  brousse;                                                                                                                                                -l’utilisation des animaux domestiques de bât ou de trait;                                                                                                                         -x)‘Ɗoftal’ : quand un chef de  foyer se  trouve dans  l’incapacité physique ou économique (maladie, veuvage sans enfants en âge de travailler) d’exécuter les travaux domestiques, pastoraux ou champêtres, alors les classes d’âge de jeunes gens entre 14 ans et 28 ans se mobilisent pour le faire  pour lui  ou pour elle, sans contrepartie aucune. Il est bien connu  l’atmosphère  de joie  et de fraternité  qui anime ces journées aux allures  de festivals. La civilisation du Ful aura cultivé cette trame normative sociale sur des millénaires pour en  faire  hymne religieux  qui trouve toute son expression dans un culte solaire et qui n’a rien à envier les  exportations  des  tenants de l’eurocentrisme ou bien de l’islam entiché  d’idéologie d’arianisme dans le contexte  de  la période  abbasside.

*21. ‘Piɓiii’: provient du substantif ‘Piɓol‘ (‘Piɓi’, au pluriel). Le ‘Piɓol‘ c’est, au sens propre comme au sens figuré, un nœud de cordelette  ou bien de fil de coton renfermant  le souffle de la parole magique ou bien connaissance expérimentale, formulé à partir du registre  des signes et symboles de la grande écriture ou bien la grande parole. C’est le point oméga de la rencontre, à l’échelle microcosme, de la mobilisation des divinités-lois de la nature ainsi sollicitées. C’est la traduction dans les faits du ‘Woondoore’ par l’action du nœud  sacré et fonctionnel.

Aussi, dénouer le ‘Piɓol‘,c’est blasphémer  et commettre le pire des péchés, sources de désordre dans la nature et la société (sécheresse, épidémies, épizooties,famines, inondations, sauterelles etc.). La culture Pullo ne semble pas privilégier la notion du ‘pèche originel’ qui ne s’est superposée que plus tard par l’islamisation. Elle ne semble pas avoir expérimenté, à l’origine, le  messianisme tant que le  ‘Piɓol » est une donnée  permanente et omnisciente pour cadrer au quotidien, le savoir-être  ainsi que  le savoir-agir du Pullo.  Le ‘jugement dernier’ n’est pas un bilan outre-tombe: il est présent en permanence,aussi immortel que la mort elle-même.

Le dénouement du ‘Piɓol » engage la personne, en tout lieu et tout le temps à travers les maillons de la chaîne de son ascendance-descendance. Aucun sceau ou signature d’inspiration  de l’administration  occidentale ne peut égaler le ‘Piɓol‘. Le ‘Piɓol » ne contredit pas le destin, ce qui serait un contresens:sa fonction explicite consiste à traduire dans la réalité, la conciliation  ou bien l’aliénation de l’être humain  face à son destin. Ceci, soit en l’acceptant consciemment ou bien en le refusant sur la base du serment’-Piɓol‘.

Ne pas savoir nouer le  »Piɓol’- preuve irréfutable d’adoration de son seigneur  Geno par l’entremise  du culte solaire, c’est  rater son   l’identité de l’humain tout ayant une figure humaine ‘Neɗɗo  kiɓɓo ko jom Piɓol ‘= ‘la personne complète  est celle qui  sait nouer  le ‘Piɓol’ c’est-à-dire ne jamais  renier les serments pour de simples  raisons de vanité  humaine  et individuelle.

 Enfin, pour un croyant musulman, la ligne numéro 16 de  cet hymne, qui revient comme un refrain dans tout le texte, rappelle bien la récurrente profession de foi. Ces deux types d’expression traditionnelle et islamique illustrent bien le point culminant  d’une courbe  théologique.  L’antériorité ou bien  la postériorité  de l’un par rapport  à l’autre est certes une convenance  de chronologie historique mais en termes d’essence et de sens, c’est la même  attitude religieuse,du reste universelle,dans  toute sa gravité.

*22.  ‘Laawol Pulaagu’ :la voie de  savoir-être duPullo. Ensemble de  principes de base  de conduite sociale qui balisent l’éducation  du Pullo comme reproduction d’un schéma culturel  original. C’est un code  qui  repose sur une échelle de valeurs fondamentales  telles:  ‘Kersa‘ = sentiment  incommensurable de  la honte;’Teddungal‘ = sens très élevé de l’honneur ;‘Hakillanke’ = esprit de finesse  dans ce que l’on dit et ce que l’on fait; ‘Neɗɗanke‘ = humaniste conséquent; ‘Munyal = patience à toute épreuve;‘Tinnaade’ = persévérance  dans le savoir-faire, dans savoir-avoir et dans le savoir-faire;  ‘Suurde e Suurade‘ = discrétion individuelle et sociale   en vue de préserver  la dignité  physique et morale de soi et de son prochain; ‘Hoolare‘ = inspirer confiance  ou espoir  de ses amis, parents ou pairs. Enfin, sans être le moindre, ‘Yiɗ  Nagge’ =  aimer le bovidé comme animal-compagnon d’identité culturelle et cultuelle  de l’essence Pullo, et non le considérer  comme un simple animal domestique pourvoyeur de lait et de viande. C’est le droit de l’animal depuis des millénaires,avant le discours moderne.

*23. ‘Baaba Kikala  e  Neene Nagara’: couple  premier et primordial, présumé géniteur du peuple du Ful.

Ce sont les ancêtres  originaux  mythiques dans le panthéon Ful. Si toute mythologie se construit à partir d’un fond historique et social réel mais sublimé, le peuple Peul n’est pas en reste, à l’instar des autres cultures  africaines et orientales qui possèdent exactement la même analogie. Furent-ils des prêtres, dirigeants, savants-initiés exceptionnels durant le culte totémique pour  être sélectionnés par la  mémoire collective ?  S’agirait-il de la personnification,durant les cultes stellaire, lunaire et solaire, des éléments-couples du cosmos ?

Ceci, selon l’habituel principe de complémentarité  des genres masculin et féminin, tel que compris par les humains en lisant sur la nature? Dans cette perspective, c’est la projection d’une loi astronomique qui se décèle dans les cultes stellaire, lunaire et solaire  et qui se lit comme unité des contraires: par exemple, le ciel divinité -mâle avec la terre -divinité femelle. La cosmogonie Ful admet que la  Leydi-la-Terre divinité femelle possède deux mamelles: l’agriculteur et  l’élevage ‘Gawri e Kosam‘=’mil et lait’, est fécondée par Kammu-le-Ciel divinité mâle par l’entremise de Toɓɓo-la-Pluie divinité émissaire (équivalente au ‘Dassiri’ du monde Mande).

 Kikala et  Naagara seraient  ainsi une réplique astronomique sur un vécu d’expérience réel  en opérant le passage  de la théonymie  à l’anthroponymie. Ce parcours  culturel se vérifie  presque partout en Afrique et en au Moyen Orient. Les  exemples les plus classiques analogues se retrouvent aussi  dans la tradition judéo-chrétienne (‘Adam / Ève’) et musulmane  (‘Adama / Hawa’) qui sont ,en fait, des copies  refabriquées par la théologie rabbinique .Ce sont plutôt des simplifications  de  la cosmogonie  de l’Égypte pharaonique relative au couple Osiris-Isis.

Ainsi, les Peul modernes qui connaissent  bien le concept ‘Adam / Hawa‘, suite à  l’islamisation, devaient bien être fiers  de savoir qu’ils  furent parmi ceux qui avaient l’original bien avant les caucasiens arabisés ou bien les  indo-européens judaïsés. Ceci, si l’on convient, dans une vision afro-centriste, que les ancêtres des sémites  étaient des négro-africains et afro-asiatiques. En effet, le ‘blanchissement’  ou bien le métissage du Moyen-Orient,de  l’Afrique du Nord , des vallées de l’Indus et une bonne partie du Sahara  par des caucasiens  leucodermes  venus d’Asie Centrale et d’Europe  fut certes l’une des plus grandes tragédies  historiques  sous forme de génocide physique et culturel . La  désertification de ces  zones ne fut pas que physique mais aussi et surtout culturelle. Là se situe une grande escroquerie  scientifique et intellectuelle dont certains voulaient passer sous silence pour occulter le vrai débat.

 Existerait -il une représentation anthropomorphique de Père Kikala et de Mère Nagara ? Les pistes possibles les plus intéressantes  seraient dans les investigations minutieuses de l’iconographie des peintures  et gravures rupestres du Sahara-Nil .

*24. ‘Kosam e Nebam’: Lait et beurre. Une ancienne  mythologie  des Peul voudrait que la nature (c’est-à-dire, la matière subtile animée et fécondée par la grande parole et  la grande écriture) soit créée à partir d’une goutte de lait . Ce qui pourrait prêter  à l’étonnement  devant les théories  évolutionniste ou créationniste: si l’on convient que les mammifères  se situent  dans les chaînes les plus récentes dans l’histoire naturelle des être organisés. Alors, quel est le sens de cet énigme ésotérique?

Pour une autre histoire, l’expérience des pasteurs du Ful a fait du ‘Kosam-lait’  un produit hybride  entre la classe des solides (‘Kos‘ = dur, solide) et celle des liquides (‘Am’ = liquide)  pour donner ‘Kosam’ qui contiendrait  la base de toute nourriture, de tout traitement médical et  toute pathologie de l’humain et du  bovidé. La substance  concentrée de tout cela à la fois. Le lait, c’est  l’image  fidèle de la qualité du pâturage, de l’eau , de la sente menant au pâturage et du confort du parc au niveau du campement. Rien qu’à l’odeur  et  à la saveur du lait frais, le pasteur est édifié sur  le parcours quotidien de son  troupeau. Le lait, c’est le livre  de la nature ouvert devant le pasteur, c’est ‘indicateur de la bonne gestion de son cheptel et du sérieux de son art pastoral. Tout l’univers des Peul du Ferlo  et du Fuuta Tooro qui élèvent l »espèce zébu Bos indicus gobra, se condense  autour de la notion ‘Kosam’ dans ses différentiations pratiques et au sens mystique.

Le lait  frais possède de différents noms selon les qualités et usages précis:

-‘Kandi’: lait de couleur  jaunâtre de  trois ou six  premiers jours après vêlages, très nourrissant pour les enfants et personnes âgées ou bien de faible constitution;

-‘Kosam keccam‘:lait de  trois ou quatre premiers mois après vêlage. Plus quantitatif que qualitatif, en général  une bonne partie est laissée à la tétée du veau ou de la vêle  pour sa croissance  accélérée;

‘Kosam yaaknunge’ :lait de  deux ou trois ans  après le vêlage. De très faible quantité mais très concentré en teneur alimentaire et en de saveur agréable. C’est le meilleur des laits de consommation domestique, celui qui  est offert aux visiteurs de marque. L’équilibre est atteint car le veau ou la vêle alterne brouter et téter;

-‘Kosam sogum’:lait destiné uniquement aux veaux et vêles pour leur croissance exclusive, notamment aux futurs taurillons pour devenir de bons reproducteurs sélectionnés surtout  à partir des qualités  laitières de leur génitrice.

Le lait caillé donne la typologie  suivante:

-‘Kosam mbaggam‘: lait des premières heures après traitement. Le lait s’est concentré en se caillant mais n’ayant pas encore la saveur âpre;

-‘Waalnde’:lait du second jour après traitement suffisamment écrémé et pas très amer. En se concentrant en un seul bloc blanchâtre certains l’appellent ‘Wulsere‘  quand il est mûr  pour être battu à la mouvette pour donner le lait caillé écrémé dans sa pure forme;

-‘Ittaaka  waɗtaaka’: c‘est le lait caillé dans sa forme originelle, auquel on n’a ajoute ni eau ni aucun autre corps chimique et très visqueux. C’est ce lait qui est souvent destiné à usage externe dans le cadre d’économie  domestique d’échange (par exemple contre le mil et autres denrées alimentaires). Cela relève d’un tabou d’y ajouter de l’eau pour en augmenter le volume  de manière artificielle. Cette pratique est aussi peu recommandée par la morale musulmane.

-‘Dubbe daro’:lait caillé super concentré de plusieurs jours. Ce type de lait est très prisé pour la fabrication des  dérivés de lait  pour la nourriture de bébés et des cosmétiques pour les élégantes femmes Peul.

Cet  artisanat laitier et pastoral s’étiole sous la concurrence des produits laitiers importés. Consommer et ne pas savoir produire ce  que l’on consomme au quotidien est un signe  de dépendance  économique et sociale. Alors  que la classe sociale  éclairée des pays exportateurs occidentaux  remprunte le chemin inverse: vers la culture biologiques comme savent le faire  les laitières Peul.

 Le lait et l’or sont  considérés comme les réceptacles du savoir  et  de la bonne fortune,au sens réel comme au sens symbolique, selon l’adage ‘Kosam rufeetake, Kaŋŋe wedetaake’ = ‘l’on ne verse jamais volontairement le lait comme on ne jette jamais l’or’. Certains maîtres-bijoutiers, clients  de certaine grandes familles Peul, se servent du beurre des vaches du patrimoine familial hérité  (‘nay suudu baaba’) lors de leurs rites de confection des bijoux en or. L’or et le lait constituent les  supports matériels de sacrifices qui plaisent le plus aux divinités, dit-on. Tels sont les usages et les puissantes émotions  qu’éclairent les vertus du lait et du beurre, par lesquelles jurent le Pullo dans des circonstances  aussi  tragédiques sans pour autant  être tragiques que  de devoir prêter un serment  devant la mise en scène  d’un rite religieux. D’autres peuples voisins auront recours, sur le même principe, par exemple, au sel, à la cola, aux cauris, au tabac, au mil ainsi qu’à l’or  dans le  multiple support  des vertus de valeur d’usage, d’échange, de savoir et de religiosité.

*25. Foroforoondu:  femme Pullo, fille de Mawnde = ‘le Patriarche’, est la sainte-patronne des laitières Peul.  Dans le panthéon Ful, Foroforoondu est considérée comme la dépositaire  de tous les secrets de l’art pastoral  domestique. Elle est la gardienne sur terre  de  l’espace de vie  domestique qui est une réplique en miniature du cosmos et de la cosmogonie des Peul. Ainsi, dans l’architecture physique et symbolique, dans  le campement que gère Foroforoondu,chaque élément, chaque objet, chaque ustensile se trouve placé là où il faut et orienté exactement dans la direction qu’il faut. Rien n’est fixé et laissé au hasard, ceci  pour former un tout cohérent  aussi bien sur le plan structurel que fonctionnel.

Ce campement idéalisé, c’est l’assemblage logique, selon les règles d’ordre; de simplicité  sans être simpliste (pour une société en déplacement);de justification pragmatique comme dans la symbolique d’orientation;de proportions des dimensions (case, corral des veaux, parc des vaches laitiers, espace séjour des humains, corral des génisses et taurillons, arbustes rituels, parc des grands animaux, );de symétrie avec les autres éléments du village physique qui obéit à des règles de correspondance cosmologique. Tout cela, pour le besoin de sociabilité de la paire humain-bovidé. Sa personnalité résume les qualités  idéales fondamentales de la femme Pullo: beauté, bonté, fécondité, porte-bonheur qui se trouvent symbolisées  par les quatre points cardinaux de l’espace lesquels illustrent les quatre ‘femmes’ que tout homme doit consulter dans des grandes décisions de la vie:sa mère, sa compagne, sa sœur et sa fille majeure. Fororoondu marque une idéologie de reconnaissance de la femme dans tous ses droits et devoirs dans les institutions sociales, politiques et religieuses.

Ainsi, force est de souligner le rôle primordial de la femme, à l’image et par l’exemple de Foroforoondu dans l’échelle de valeur sociétale  de la culture Pullo. Ceci, sans avoir à plonger dans l’abîme ténébreux du machisme patriarcal ou bien dans l’amazonisme revanchard indo-européen qui constitue son pendant.

Il existe certainement d’autres Konngi spécifiques consacrés à Foroforoondu à l’instar de celui-ci comme exemple de survivance des éléments du culte totémique dans le culte solaire. A cet égard, l’illustre sage et vénérable écrivain  Amadou Hampaté  BA, qui a reçu son initiation dans les années quarante auprès des Peul Jengel dans  le Ferlo Occidental, avait déjà ouvert un remarquable travail de pionnier allant ce sens.

Foroforoondu,comme personnification de  divinité de l’art pastoral par le lait comme support physique,mystique et symbolique, provient du culte totémique qui s’illustre par le matriarcat depuis l’aube de la domestication du bovidé. Toute une généalogie de prêtresses ou bien princesses initiées (Jie Pullo)se rattache à ce personnage mythique sur fond historique. Aussi, toute femme candidate au degré suprême de l’initiation à l’art pastoral et à la religion adjugée, doit rencontrer et obtenir l’aval de Foroforoondu dans son incarnation vitale  et sa réincarnation spirituelle / temporelle. Il en est de même pour le candidat  masculin à l’initiation.

*26. ‘Burgal  Kelli’:’ Burgal’ = mouvette , instrument apparemment  très simple qui sert à battre le lait caillé pour en faire du liquide visqueux très écrémé. La mouvette est  l’instrument pastoral  que l’on pense l’un des plus sacrés: c’est le double de la personnalité physique et fonctionnel  de la femme Peul, par l’élégance, la beauté et l’utilité , dit-on.

 Elle est  taillée  à  partir  d’une branche de  l’arbre Kellli (Grewia  bicolor) après des rites et incantations appropriés. Normalement c’est un membre  ou ami de la famille qui confectionne la ‘Burgal‘,en  insérant deux baguettes en croix et  les reliant à la manche par des  fibres du même  arbre ou bien avec du fil de coton. Il y  a des tabous liés à l’usage de la ‘Burgal’. Elle n’est jamais trempée dans aucune  autre matière que le lait.  Après usage, elle est soigneusement  nettoyée, quatre fois rincée et mise dans un endroit sec  sans aucun risque de souillure possible. Elle n’est  jamais mise à coté du récipient de lait, après usage. Elle est toujours tournée vers le haut, vers le ciel et jamais vers le bas quand on la transporte. Elle se manie avec précaution et respect  comme tout instrument qui relève de l’utile et du sacré.

Le Kelli (nom botanique: Grewia bicolor) est une espèce  arborée de la famille des tiliacées  avec une très amplitude écologique dans les zones de steppes,de savanes et de forêts claires.   A l’image du bovidé, on utilise  toutes les parties du corps ‘alaa ko woppete e nagge , alaa ko woppetee e kelli’ ‘= du corps du bovidé tout est utile comme il en est de l’arbre Kelli’.  C’est le cèdre du  méditerranéen, le bambou de l’asiatique. Presque tout l’artisanat domestique du Peul repose sur l’usage du  Kelli.

L’autre variante de la ‘Burgal’ est la ‘Sirgal’ de taille plus grande et qui n’a  qu’un seul bâtonnet  pour faire deux manchettes seulement. La ‘Sirgal’ était plutôt utilisée  par les  femmes Peul initiées à l’art pastoral sacré mais il commence à se raréfier,sauf  chez certains rameaux des Peul Bororo du plateau nigérien central ceux du plateau de Jos-Bauchi, là où l’islamisation et  le modernisme ont moins d’impact.

*27. Ɓirdugal Eerii :seau à traire du lait pouvant contenir 3 ou 4 litres,t aillé sur  le tronc l’arbre Eeri (nom botanique:Sclerocarrya birrea), arbre des  sommets des plateaux dunaires. En plus de sa haute valeur nutritive pour les bovidés, il constitue une très ample gamme dans la pharmacopée humaine et vétérinaire des Peul. Entre autres, contre la morsure des serpents  tout comme substance de support magique pour le traitement contre les morsures de serpents. Sa sève constituait la boisson enivrante  favorite des sénégambiens avant les liqueurs modernes. En fait, l’Eeri est le bois d’œuvre de base  pour l’artisanat domestiques pastoral  (mortier, pilon, meubles,etc.) car très résistant aux termites. Excellent restaurateur des sols  dégradés. A noter que beaucoup de scientifiques  modernes s’intéressent davantage à cette espèce arborée, découverte depuis la nuit des temps par les africains.

*28 Lahal Baddi: grande écuelle de capacité de 15 a 20 lires, pour recevoir l’ensemble du lait trait dans la matinée ou la soirée; une fois remplie, on amène une autre, ainsi de suite. L’écuelle  se tient toujours à une place définie dans l’habitation Peul, de préférence en première position dans la console des ustensiles laitiers. Elle est taillée sur l’arbre Baddi (nom botanique: Commiphora africana), bois très dur et résistant ,également prisé par l’architecture locale traditionnelle. Cette espèce est très succulente et rend le lait caillé dense et donne au lait frais un parfum naturel très agréable.

Noter que les écuelles et seaux  sont uniquement confectionnés par le Labbo (Lawɓe, au pluriel) issu d’une caste d’artisans- boisseliers à la fois respectés et redoutés par leur profonde connaissance de la brousse et de la forêt. Ils partagent ce capital de savoir avec les pasteurs Peul et les  sociétés secrètes des chasseurs. Ils sont de culture Ful, pour la plupart. Cette caste a trop longtemps cohabité avec  le Peul pour en faire une parenté de clientèle.  Quand le Labbo délivre son  produit artisanal à son parent-client pasteur, il doit toujours faire une libation et incantation magique pour que cet instrument fasse de son détenteur Peul un fortuné en lait. Ce principe de Aadi se vérifie toujours, comme attitude constante.

En outre, la trilogie sociale  que traduit la devise  très connue au Ferlo  et au Fuuta Tooro :’Labbo  Dikko, Pullo Samba, Bambaaɗo Demba = Boisselier-le-frère ainé, Pasteur-le-second fils et  Artiste/instrumentalise-le-frère- cadet’, se répète dans d’autres aires géographiques de la civilisation Ful. Ainsi, dans le bassin  central du Niger :c’est la trilogie ‘Jaawanɗo – Pullo – Maabo’  = Diplomate /Commerçant-Pasteur-Artiste/Tisserand’. Dans les espaces à dominance Mande: c’est la trilogie: ‘Horon-MandeFula-Nyamakala = Chef de terre noble- -Pasteur – Artisan /artiste’. Ce  dernier est connu comme transformateur de la matière et de l’énergie par la parole magique, (‘Nyamma’ = souffle vital’).

Cela pose, au passage, certains aspects de paradigme quant à l’étude  de la civilisation Ful. La société Peul ne s’explique tout uniquement par elle-même comme s’il s’agissait d’une  curiosité exotique de bande d’éternels et fiers nomades dont on chercherait vainement l’origine purement  extra-africaine… tant s’en faut. Ce fut une civilisation complète avec d’autres ethnies qui y sont consubstantielles tant du point de vue historique  que d’anthropologie sociale.

Civilisation complète veut dire: un complexe de chasse, de  foresterie, de techniques et de science halieutique continentale,de maîtrise  agronomique, d’artisanat extractif et de transformation,de commerce de  longue distance et d’érection des villes dans  des cirques montagnards, le long des cours d’eau fluviaux et lacustres. Ces témoins, sous forme de sites de peuplement  archéologiques,de gravures et de peintures rupestres, ne demandent qu’a être réinterprétés dans dans  la logique de ceux qui sont les héritiers spirituels et généalogiques de ces grands acteurs de l’histoire de l’Afrique. La vigilance et la prudence  épistémologique sont de mise. Ces matériaux historiques se lisent mieux avec  l’esprit de ceux qui les ont produit et non avec celui des académiciens  occidentaux qui  en font  des codes échafaudés sur des enjeux idéologiques et politiques.

Civilisation complète veut dire un esprit de pastoralisme qui réinterprète  les autres aspects de genre de vie,dans le même sentiment de vie négro-africain. En quoi ce qui est visible  aujourd’hui dans les paysages ruraux des  aires du Sahel-Savane,  c’est-à-dire la symbiose  pastoraliste et les autres activités, serait-elle si différente  de celle qu’on connue leurs ancêtres du Sahara-Nil? C’est la même continuité historique  (avec des flux et reflux évidents) et sociale  allant de l’Atlantique à la Mer Rouge, avec des  strates qui ont toujours coexisté. C’est dans ce sens que s’expliquent les  ‘énigmes’ de la question de l’origine des Peul. Si toutefois la question est, certes, pertinente en soi, mais c’est plutôt le problème qui est mal posé?

Le pastoralisme qui définit le Pullo, c’est la sublimation  spécifique  de l’ensemble de l’expérience  africaine  de civilisation par  l’entremise du  bovidé qui en constitue le vecteur de diffusion culturelle transcontinentale. Des dynamique  d’évolution ne justifient pas le réductionnisme voire le négationnisme.

La civilisation Ful, multi-ethnique de vocation, a toujours  pu jouer sur deux registres antagonistes et complémentaires: le nomadisme (Ferlu) et la sédentarisation (Sincu). La civilisation complète par le nomadisme aura besoin du bovidé  Bos africanus  qui évoluera en Bos indicus, grand marcheur, rustique et de grande plasticité zootechnique pour coloniser de vastes espaces fourragers et élargir l’horizon de l’espace vital du Pullo.

La civilisation complète par la sédentarisation, pour se stabiliser le long des grands fleuves historiques du Nil, du Niger, du Sénégal, aura  construit des cités au carrefour des points de rupture de charge du commerce transcontinental. Pour cela, il a fallu de la graine, de la métallurgie et des des modes de gestions foncières des ressources naturelles, donc un communalisme multi-éthnique, en un mot, une fédération de cites-états (Saareeji).

Le Pullo aura donc  su bouger  quand il le faut ou bien s’arrêter pour se fixer au moment où il faut à l’endroit propice pour créer  un espace d’équilibre qui ne fut pas ethnocide.

Il importe de remarquer un fait historique: pourquoi  les Peul se sont perdus au nord du Sahara (dans l’actuel Maghreb, la Cyrénaique,la Tripolitaine et le Fezzan) alors qu’ils ont pu survivre sur une profondeur historique considérable en Afrique au Sud du Sahara? Cela fait penser à la  même mésaventure qui frappa  l’Égypte pharaonique, la Nubie et le  Massif Éthiopien : les coups de boutoir des peuples caucasiens venus de l’est et du nord tels les Hyksos, Perses, Grecs, Romains,Vandales et Turcs-Mamelouks. En termes clairs: comment le Maghreb s’est progessivement ‘dénégrifié’ pour se blanchir ou se métisser !

*29.  Pratique de divinisation par interprétation des signes  acoustiques  que fait  le lait dans les différentes phases de sa transformation, surtout quand il est en contenu dans la gourde ou bien dans l’outre. Les  femmes initiées  sont celles à qui  ‘l’on  a ouvert les  oreilles’:‘Noppi  mawɗi = grandes oreilles’ dans le sens  de clairaudiantes   et clairvoyantes, savent  écouter le signal sonore  puis en comprendre le sens.

La capacité de déchiffrement du langage de signes et  des symboles  peut s’acquérir  par le don  mais elle se structure  mieux quand elle est adjugée d’initiation qui comporte le volet éthique pour mieux cadrer et donner un sens humaniste et  éviter les pièges d’une  aptitude mal orientée et mal intentionnée,.

La divinisation par le lait  se complète par d’autres formes et moyens :les cris des animaux dans certaines circonstances graves (maladies, guerre,sècheresse, etc.),  l’ombres  des nuages et par des  lecture géomantique(‘Leydi fenataa ‘= la terre ne ment jamais’). En un mot,  tout s’exprime dans l’univers  du Pullo  qui  se veut le vrai intellectuel d’abord dans sa culture. Le baobab  s’élève plus haut quand ses racines s’enfoncent plus profondément, dit-on dans les  cultures sénégambiennes.

*30. Kuumen : dans le panthéon du Ful, Kuumen  est l’époux de Foroforoondu. C’est le saint-patron des bergers Peul. Il joue sur le registre des composantes de l’art pastoral et de la religion pastorale dans la haute brousse et la forêt. IL gère le domaine  physique et symboliques  qui circonscrit celui que gère Foroforrondu: les points d’eau, les  pâturages, les sentes, les parcs arbustifs et arborés, la faune sauvage notamment toutes les  espèces issues de familles des bovidés et ovidés considérées comme les doubles de leurs cousines domestiques.

Le terme  Kuumen pourrait-il provenir de la contraction habituelle de la langue Fulfulde  à partir de deux mots pour en faire un mot composé: ‘Kuus-Men‘= ‘Notre cher petit bonhomme’ ?:  comme allusion évidente au mythique  initiateur primordial  de l’aube des temps historiques c’est-à-dire la période Kush-Rama (religion primordiale universelle ayant pris naissance aux sources du Nil, autour des Grands Lacs)?

Il y a des voies possibles à l’initiation aux connaissances et à l’art pastoral. Soit en franchissant les douze degrés auprès du maître-initiateur ou bien en intégrant une  confrérie  secrète soit en ayant  la grâce de  rencontrer l’esprit de Kuumen qui aurait  suggéré  l’évènement,  étant certain des prédispositions du candidat.

Toujours est-il que Kuumen est un être mythique sur fond historique qui fut l’un des ces  grands prêtres de la période Kush-Rama dont l’esprit se réincarne  de génération  en génération. A noter que la notion ‘Kuus’  désigne un personnage très familier dans les contes des peuples d’Afrique. Quand des peuples savent inventer des contes (le point culminant de tout esprit de civilisation quand celle-ci exprime son expérience spirituelle), cela signifie que le cycle culturel est arrivé à maturité. Ainsi le personnage ‘Kuus’, qui se traduit par petit bonhomme,f ils cadet, espiègle,paillard, malicieux et très sage, est très populaire dans les contes africains. Le conte, c’est le condensé de la cosmogonie du peuple et se comprend de manière différentielle à tous les niveaux. Pourquoi  les personnes  modernes ne savent plus inventer des contes pour avoir du mal à saisir la notion de Kuus ou Kuumen?En  se situant en deçà  l’apogée de l’art  et de la religion?

En reproduisant le type idéal de pasteur Peul dans le sillage de Kuumen, la vie se module en étapes  successives suivantes:

– ‘Aga‘ = novice, entre 14 ans et 21 ans. C’est la période  d’apprentissage de vie de pâtre en suivant d’abord les veaux et, plus tard, une trentaine de bétail adulte. Cela s’effectue, en général, avec les compagnons de même classe d’âge qui évolue dans la proche brousse  mais on joue son honneur en sachant retrouver et forcer une bête égarée à rejoindre le reste du troupeau.

– ‘Gaynaako‘ = berger ordinaire, entre 21 ans et 28 ans. Il évolue tout seul dans la haute brousse avec une centaine de têtes. Il peut exécuter tous les travaux ordinaires de l’art pastoral.

‘Gaalal’  = maître-berger, entre 28 et 35 ans,responsable de tous les troupeaux du lignage et groupes voisins. C’est lui qui ‘ouvre la route’ et donne le signal des activités pastorales en période de transhumance ou bien de nomadisme, et procède au choix de sites en cas de sédentarisation en liant le pacte avec les génies du lieu. Il gère les pâturages et les points d’eau et procède aux rites de libations et de protection du patrimoine pastoral. Il maîtrise la magie pastorale et guerrière pour diriger les campagnes de ‘Ruggo‘.

– ‘Siltigi’ = prêtre-initié et initiateur à l’art pastoral et à religion pastorale. D’esprit universel, il détient un profond savoir ésotérique et exotérique en agrostologie, en médecine vétérinaire, en pédologie et hydrologie, en minéralogie, et en zoologie. Il connait à fond toutes les espèces botaniques  et animales de la zone Sahel-Savane et forêt claire, en termes d’utilisation pratiques en rapport avec le bovidé et l’humain. L’âge idéal pour devenir Siltigi se situe entre 35 ans et 42 ans. Au -delà, il devient par la suite lui-même initiateur consacré. Il convient de noter que le mot ‘Siltigi’ est d’origine Mande: par la contraction de ‘Sila-Tigi‘ = ‘Maître de la Route’. La dynastie des Deniankooɓe qui régna sur Fuuta Tooro  et une bonne partie du Ferlo Oriental, de 1525 à 1776, pour être  renversée  par la théocratie musulmane, utilisait le même terme contracté en ‘Satigi’. Du reste, cela se comprend, vue leur longue pérégrination dans l’espace Mande dont ils ont retenue et appliqué certaines institutions politiques et protocolaires. Le ‘Siltigi’ est une commutation récente du  vieux terme ‘Arɗo’ qui traduit la même notion. Ceci, quand le pouvoir spirituel se confondait avec le pouvoir temporel entre les mains du prêtre-initié et guide du peuple. En outre,  le ‘Gawlo’-griot généalogiste serait  bien futile devant le  ‘Siltigi’ qui, lui, est le vrai détenteur de la vraie tradition et pourrait, s’il le veut, défier  bien des grands marabouts. La civilisation Ful mémorise  des grands noms de ‘Siltigi‘ ou  bien  si l’on préfère,  ‘Arɗooji’  tels que, par exemple:, Manna,  Ilo,  Maka Makam,  Butoori, Jeeli Isrin, Helleri,  Boɗeewal, Jankaaru,  Jaalika, Fari, Yaladi, Baagumawel, Rannwa Teppere,  Anndi Yari,  Maakama,  Hamboɗeejo, Hamɓaleejo,Tuugay, Kundo, Soli, Sile Saajo, Manga etc. . A noter que les titres ‘Fari’  ‘Manna,’ existent également  chez les peuples Nilotiques et  d’Egypte pharaonique. Ces personnages ont eu à traiter avec des prophètes, sans en être, ainsi qu’avec des pharaons, empereurs ou rois.  L’histoire des Peul s’explique aussi dans les traditions des autres peuples africains qui peuvent souvent lui servir de réflecteurs. Seule une chronologie comparative permettra de replacer ces personnages  historiques pour devenir mythiques  dans une trame chronologique définie et dans une aire géographique précise. C’est déjà une voie   intéressante de recherche par delà de la noble ambition qui se focalise souvent uniquement ‘sur l’origine des Peul’ …thématique  en soi importante  et  passionnante certes mais pourquoi l’hypostasier?

*31. Sawru Nelɓi  =  bâton de berger taillé, après incantation rituelle, sur  les branches l’arbre Nelɓi  (nom botanique: Diospyros mespiliformis, souvent appelé ébène d’Afrique ). C’est un grand arbre qui pousse dans les bas fonds des forêts claires ou bien le long des vallées alluviales. Le bois est très dur et résiste aux termites alors que l’arbre pousse souvent bien tout près des termitières. Cette  espèce arborée est l’hôte prisé des abeilles pour constituer une réserve  importante de ruches. Il est aussi connu dans la pharmacopée  vétérinaire et humaine comme un puissant antibiotique (les décoction d’écorces et de racines) et microbicide efficace  pour la prophylaxie du bétail. Il est très utilisé dans traitement traditionnel des maladies infectieuses.  Le bâton du berger peut aussi se tailler dans les branches du Kelli (Gewia bicolor) mais le Nelɓi  passe pour être plus solide, et peut servir de redoutable arme de défense du Peul contre personnes  et animaux carnassiers. Le bâton  de  berger est plus qu’un accoutrement utilitaire: tous les secrets de l’art pastoral dévolu aux hommes y sont associés. C’est un instrument sacré avec tous les rites de totem et tabou qui sont afférents: ne jamais sans séparer volontairement sans accomplir le rite de purifications ;le laisser toujours dans un endroit propre. Le plus grave des actes de serments c’est quand le berger jure sur son bâton de pâtre, comme l’aurait fait le soldat sur le drapeau national ou l’emblème du régiment. Le bâton de pâtre est ce que représente la Burgal ou la Sirgal  pour la femme Peul. A l’initiation, l’heureux élu reçoit le bâton pâtre  après  que le code secret du vrai nom du bovidé lui fut révélé. Alors il ne manquera jamais de bétail dans sa vie puisqu’il peut interpréter les signes des divinités pour interpeller le bovidé par son nom magique. C’est , certainement, une des clés possibles d’explication de la survie d’un telle culture qui ne meurt jamais dans l’adversité, en dépit d’un outillage matériel fort léger mais d’un niveau de sophistication inégalable. Ce bâton de pâtre, support de savoir, de savoir-faire et de savoir-exister, créa de vastes paysages de  géographie humaine comme  berceaux de systèmes de production  et  circulation des complexes d’agro-sylvo-pastoralisme qui dépassèrent les frontières dites modernes,en fonction et en signe de solution de cohabitation avec les autres peuples.

*32. Ndurbeele:  animal mythique   représenté par un bovidé hermaphrodite  vache- taureau,  géniteur et reproductrice  des  tous premiers 22 bovidés  (11 femelles et 11 mâles) pour indiquer le chemin de  la sagesse et  de la fortune ou bien la connaissance et la richesse  Une conception  purement  biologique  donnerait une réponse  trop superficielle et  étroite . La mythologie offre une approche  idéaliste et idéale du phénomène  zoologique dans la mesure où, dans la vision des vieilles cultures, le sens du réel contient et dépasse le sens du  fait. Il ne s’agit pas d’une  étrange anomalie génétique. Les attributs de Ndurbeele  traduisent, à un autre niveau de lecture,  les onze symboles mâles et  onze symboles femelles  que cette culture de pasteurs se fait de  la notion ‘Jawdi’.  Le concept ‘Jawdi’  désigne en même temps le cheptel et la fortune. Le sens de ces symboles se révèle ou bien se vit  au cours de long voyage initiatique dont peu s’en tirent, dans  ce redoutable  royaume de l’ésotérisme.

Ndurbeele , c’est aussi  un exemple de principe de l’unicité de la divinité temps: diurne-nocturne, positif-négatif, vrai-faux , clair-obscur, chaud-froid  etc. Ce qui se traduit par la loi  universelle de l’unité des contraires dans tout, et en tout et qui s’illustre par une norme matérielle  et spirituelle  de  peuple de pasteurs.

En outre, ce vers laisse deviner un autre Konngol  ou bien d’autres Konngi spécialement dédié au culte solaire à l’instar du culte du taureau d’Apis mais rien ne dit  lequel est postérieur ou antérieur  sinon une identification certaine  de  l’image de Ndurbeele dans les peintures ou gravures rupestres  du Sahara- Nil. Dans ce cas, ce seraient les Peul et les autres peuples nilotiques, proto-couchites et proto-sémites  (des négro-africains d’origine pour se métisser progressivement) dérivant   d’un tronc commun plus ancien à partir du Rift Valley  et du Bassin du Nil pour se déverser sur le reste du continent africain, qui fourniraient  ce type de  canevas  théologique au reste du monde.

La tentation de rattacher ce  culte de tradition Ful  à celui du Veau d’Or de la tradition judaïque, ne tiendrait pas la route,  du point de vue  de logique chronologique, puisque l’on sait que l’aventure judaïque n’a fait que recopier, de manière caricaturale, la tradition du culte solaire par le rite du Temple d’Apis (Taureau d’Apis).

Ainsi, il s’agit d’une suggestion que les Peul se servent de l’image du bovidé dans ses différentes figurations réalistes  et  symboliques, comme écriture pratique  pour exprimer leur compréhension de l’univers par l’art poétique qui tourne autour de ce qu’ils connaissent  et s’identifient le mieux au monde: la paire humain-bovidé comme cosmos en miniature.

*33. ‘Koobi ‘: (Kooba, au singulier). Le Kooba (nom zoologique: Waterbuck) est de la famille de bovidés sauvages dont les  territoires  écologiques  consistent en savanes boisées et forêts-galeries claires ceinturant des prairies à points d’eau permanents. Le Kooba est  très symbolique dans le folklore et contes  de la culture Ful. Bien  des Fantang – poèmes mythiques sacrés  suggèrent que ce bovidé sauvage, bien que ne fut jamais domestiqué par les Peul, fut  l’objet de tentative d’apprivoisement  par des initiés  qui s’en servaient comme animal de divinisation en rapport aux grands évènements astronomiques et zootechniques. La vue d’un Kooba en pleine saison sèche est un signe indicateur d’un point d’eau tout proche. La présence d’un Kooba, la nuit ou bien très tôt le matin, rodant autour d’un campement pastoral, indique la naissance prochaine d’un  enfant prodigue au grand destin .  L’image du Kooba , ainsi que d’autres grandes espèces de bovidés sauvages telles l’oryx, le bubale et le buffle nain,  est très fréquente dans les sites des gravures et peintures rupestres. Cela traduit également une fonction de conservation de la faune  domestique par l’entremise de la faune sauvage  .

*34.  Biche, gazelle, oryx  et autres espèces d’antilopes  furent l’objet de chasse sélective  bien avant la domestication du Bos africanus  et du Bos indicus.

La civilisation Ful du Sahara-Nil  fut d’abord celle  de la chasse pour coexister  ensuite avec celle du pastoralisme qui lui donnera son identité définitive. Les mêmes écosystèmes de zones de savanes arbustives tropicales, de savanes boisées et de steppes  des flancs des massifs montagneux furent sensiblement les mêmes que ceux que l’on retrouve présentement au Sud du Sahara.

Le pastoralisme  et la céréaliculture   le long des vallées alluviales n’ont pas  supplanté la chasse aux bovidés sauvages mais mais l’ont réorienté  comme complément nutritif   et comme base du totémisme (les clans patronymiques et  territoriaux se partagent la division du travail  par préservation  spécifique des ressources cynégétiques et les formations végétales qui les supportent).

Les mêmes  écosystèmes se répètent plus au sud du Sahara , notamment dans la zone Sahel- Savane  allant de l’Atlantique à la Mer Rouge portent, depuis des millénaires,  les mêmes types de terroirs de chasse. Il s’agit, pour l’essentiel, d’un aspect  de l’application de la  culture de chasse et de pêche  magique  de la faune des bovidés sauvages et de la faune aquatique (notamment le lamantin et l’hippopotame). Les cornes des bovidés sauvages sont les meilleurs supports de  pratiques magiques depuis des millénaires .Les preuves édifiantes  se retrouvent dans les peintures et gravures rupestres  du  Sahara-Nil et  suggèrent un style de haute magie quand on domine la nature par l’esprit (puissance de la volonté) avec un très haut niveau d’abstraction:la toute-puissance des signes  comme glyphes magiques qui sont à ajouter au grand répertoire du système  d’écriture de la culture Ful.

Il convient de s’interroger  sur  la durabilité de cet art religieux  par  ces mises en scène d’un modèle d’organisation d’espace pastoral  équilibré à double composante  sylvo-pastorale. En effet, les  massifs gréseux du Fuuta-Jaloŋ, de Banjaaŋara, du BauchiJos et les contreforts de l’Adamawa, présentement peuplés par des groupes Peul et qui  présentement  les  conditions géologiques et paléobiogéographiques du  Sahara-Nil quand cette zone était  semi-humide, n’offrent plus ces gravures et peintures rupestres  comme de véritables temples d’art pastoral et religieux. Que s’est-il passé au juste? L’islamisation, somme toute trop récente,dans un excès de zèle  prosélyte, serait-elle prise en défaut?Cependant, la tradition de l’islam africain avait bien, somme toute, repris à  son propre compte, cette ancienne connaissance qui  s’est bien perpétuée dans le culte stellaire sabéen, berceau immédiat de  la tradition islamique. S’agit-il plutôt d’une révolution zootechnique  quand le Bos indicus remplace progressivement le Bos bubalus  ou Bos primigenius et quand la civilisation du Ful évolue plutôt  dans  les  basses plaines  des bassins sédimentaires des fleuves Sénégal-Gambie, du  Niger-Benue, du Lac Tchad et du Moyen Nil? Les signes et les symboles de la grande écriture  et de la grande parole  se fixent alors sur des supports  plus légers: marquage  sur les corps des bovidés, décoration les objets utilitaires,  motifs et griffes sur tissus, les thèmes géomantiques ainsi  les cornes gravées de bovidés sauvages, persistent toujours.

 *35. Tuula Heela:  l’expression ‘Ladde Tuula Heela’ désigne,dans le langage familier, la haute brousse ou bien la grande forêt touffue.  Au sens mythologique, les termes tels ‘Dunia’ (grand espace de géographie culturelle) et  Beeli Daari (grandes cuvettes  inondables  ou bien grands lacs )  constituent  les noms de lieux historiques, point de départ de ce que l’on  pourrait appeler ‘ la route du bovidé’ comme qui dirait la route de l’or ou bien la route du sel ou bien encore la route du coton qui  jouèrent  un rôle  déterminant dans les civilisations africaines et asiatiques.

L’une des plus grandes  tragédies  de la civilisation Ful  fut que sa mémoire toponymique fut amoindrie  du fait  de  l’invasion  des ‘peuples de la mer’: soit à partir de la Mer  Rouge soit à partir  de la Méditerranée, qui  effacèrent bien des noms de  lieux topographiques et sites historiques  des Peul pour les remplacer par une autre toponymie . Ceci, soit en  les déformant  soit en les substituant par leurs propres noms.

 Aussi, seuls les Konngi , en plus du concours des sciences connexes telles que l’archéologie linguistique, la paléogéographie,  l’anthropologie, l’astronomie historique des anciens sites mégalithes et  l’étude  comparée des religions, peuvent  fournir une interprétation  et une reconstitution  de  la mémoire  de  cette culture  pasteurs du  Sahara-Nil et , aujourd’hui  de Sahel- Savane-Soudan.

Ceci, pour corroborer l’assertion des Peul de l’Ouest du continent qui disent venir de l’Est du continent africain ainsi que celle des Peul de l’Est qui affirment que leurs ancêtres proviennent de l’Ouest du contient: c’est  cela la route du bovidé.  Alors, quels sont les tracés, les carrefours, les directions, les séquences historiques et leurs significations dans le devenir de la civilisation Ful?

Autant fournir quelques pistes de recherche ultérieures se fondant sur les acquis de fond issus  des matériaux  de   sites  des peintures rupestres et monuments astronomiques et astrologiques qui parsèment  le continent africain c’est-à-dire  les sites archéologiques  en allant  de la Mer Rouge à l’Atlantique. Une classification par la méthode spatio-temporelle dite de morphologie culturelle des sites historiques du Ful , allant  du Nord-Est vers le Sud-Ouest, puis du Sud Ouest vers l’Est , donnerait grosso moto:

-i)Les sites de Nabta Playa, Dakla, Gelf Kebir , Dakla, Uwainat (Egypte moderne occidentale, jusqu’aux confins de la Libye moderne orientale) : les termes  sont complètement ‘arabisés’. Il s’agit des anciens lacs et ceintures boisées et herbeuses adaptées au mode  de vie pastorale. Des preuves de mégalithes à usage astronomique et religieux des cultes  totémique, stellaire, lunaire et solaire tels que suggère le terme ancien Wati Dunia (espace habité par des humains) ou bien ‘Beeli Dari‘ (ceintures des lacs et zones de complexes pastorales) correspondent  à la notion mythique et, plus tard, eschatologique de ‘paradis terrestre’.  Cela se comprend en sublimant une réalité socioéconomique et écologique d’oasis paradisiaque mais sur terre et non dans  l’au-delà. Ce vieux terme sera hellénisé puis latinisé en mot moderne ‘oasis’: à l’origine ce  terme n’est ni indo-européen ni sémite.

La même série de types de sites descend plus au Sud le long du bassin du Nil  pour donner une strate plus ancienne qui n’est pas uniquement Peul mais d’un tronc commun avec les autres cultures. Plus tard, ce seront des fédérations de groupes de lignages qui évolueront en formations sociales et politiques  contemporaines aux nomes de l’Egypte pharaonique pour s’ identifier comme Fuut (hellénisé en ‘Phut’  dans les textes anciens, alors que la consonante  originale demeure). A ‘Phut ‘se rattache une entité générique ‘Kamit‘ désignant l’ensemble du bassin du Nil. Il  est plus certain que les gens du Fuut ne descendent pas directement des anciens égyptiens mais qu’avec ces derniers, ils proviennent tous ,à l’instar des autres nilotiques, plutôt d’un tronc commun plus ancien. Suite à la péjoration climatique (actuellement ce sites se trouvent dans les zones les plus arides du globe), des rameaux de peuple Ful vont glisser vers  la vallée du Nil, plus viable tandis d’autres vont  essaimer dans  les contreforts orientaux du Tibesti, de l’Ennedi de l’Air et de l’Ahagar plus propices à l’élevage d’altitude.

-ii)Les sites du complexe des Tassili, de l’Ahagar et Fezzan  des peintures  de pasteurs-chasseurs: In-Guezzan, Tamrit, Tin-Abu-Tekka, Tin-An-Tazarif  (actuellement en langue Berbère) et ceux de Jabaren, Garama, Sefar, Tadmekka  (Tenkamenin  en  langue proto-Mande) prouvant que les gens du Ful ont  bien cohabité avec d’autres peuples africains. Il s’agit d’un type de sites de villes épousant la topographie naturelle des couloirs de vallées montagnardes et des grottes immenses . Des premières villes ‘naturelles’ dont les grottes taillées  servent es temples recèlent d’immenses tableaux  d’art religieux représentant soit les élément du panthéon ou bien des scènes  de liturgie ou bien des cérémonies d’initiation. Les personnages offrent des différents types de teintes : du ‘bodeejo’ (teint clair), du ‘ɓaleejo’ (noiraud) et du  ‘naawo‘ demi-teint que  bien des savants occidentaux  aimeraient classer en de différentes races humaines qui seraient des ‘Blancs à la peau noire’ ou bien des ‘Noirs à la peau blanche’…..sans commentaire!  Les produits qui servent à la peinture de cet art sont les mêmes que ceux qui sont utilisés dans la palette des produits sacrés chez les Peul: gomme d’acacia, lait caillé et ocre gréseux. Tous les types de genre de vie pastorale, cynégétique,halieutique  et d’artisanat y sont représentés dans un contexte d’urbanisation première polarisant des terroirs pastoraux d’altitude.

C’est le point culminant de la période dite ‘bovidienne’ qui se situe entre  7500 et 1600  avant J.C.                                                                                                           A cet égard, Il serait absurde de faire dériver les Peul des dits ‘Arabes’ leucodermes ou bien des ‘Berbères’ leucodermes alors que les ancêtres de ces derniers n’étaient pas dans cette zone avant cette période. Les formations sociologiques et politiques sur un fond religieux de culte totémique et stellaire sont l’œuvre des Peul et des Bafur ancêtres des peuples dits du Niger- Kordofan notamment les Wangara qui se spécialisèrent dans le commerce transsaharien :Niger-Carthage via Numidie et  Niger-Nowa (hellénisé en Thèbes) – Napata / Meroe – Axum ).

Ceci aura permis une fédération des États du Garama- Bafur au centre du Sahara et de Kush à l’Est du Sahara. Les cités rupestres étaient toujours fondées par l’expertise classe de prêtres-initiés( les ‘Horon’ en Mande, ou ‘Jom‘ en Pulaar) en qui, une fois le site sélectionné, (rites d’érection de phallus de taureau et du premier tesson de foyer ardent allumé) devraient continuer leur travail de missionnaires  auprès d’autres groupes  de lignages.

Ce commerce transsaharien (céréales, bovidés domestiques et sauvages, huile, sel, tissus, plantes aromatiques, or, fer, sel et cauris) faisait de cette partie du monde une puissance continentale. Ces sites fonctionnels et sacrés sont les témoins de sièges des premières relations panafricaines établies entre africains et furent en même temps le second berceaux de civilisation Ful. C’est l’échange de ces produits et des idées qui les accompagnent  nécessairement, qui  allume le feu sacré de cette humanité. L’instrument  de ce commerce transsaharien  est le chariot  tiré par les bœufs, bien avant l’introduction du chameau qui reliaient les gites dits ‘Tables du Soleil », c’est-à-dire, étapes  balisées en quarante  jours de voyage.                                                                          Cet Etat du Garama – Bafur aura certes une expérience avec la religion judaïque entre le VIII siècle avant JC et le V siècle. après JC.

Toutefois, autant démystifier une imposture plus idéologique et scientifique: la soi-disante ‘Étoile de David’, emblème de l’État théocratique juif,  figure dans le lot du langage des signes anciens de la Civilisation Ful  bien avant l’existence de l’ Etat juif de Jerusalem. La langue  Fulfulde  appelle cela   »Faddunde Ndaw’ ou bien hexagramme magique, un des symboles-clés  du culte totémique du Sahara-Nil.

L’intrusion de ces peuples sémites négro-africains du Canaan-Phénicie-Carthage dans le Sahara-Nil est une réalité historique (les inscriptions en Hébreu  ancien  sur les sites de Tuat et de Wargla qui  étaient des  sites de  ‘Tables du Soleil ‘) mais de là à qualifier l’Etat de   Garama- Bafur de théocratie judaïque paraît excessif  tant que des stèles  de temples juifs dans les sites sacrés ne seraient pas mises  en évidence comme c’est le cas à AksumHabasha (latinisée en Abyssinie) et plus loin à Saba et au Yémen.

La vague de ces éléments de la diaspora juive d’origine négro-africaine s’est effectivement infiltrée au Sahara pour aller plus  à l’intérieur  de l’Afrique de l’Ouest au second siècle avant JC mais tout cela  sera noyauté par la conquête de l’islam à partir du XI siècle après JC. C’est la même souche que les Juifs d’Éthiopie dits ‘Falashas’. L’enjeu était plus politique-religieux qu’ethnique car à cette époque, l’unité du genre humain n’était pas encore rompue. L’expérience africaine avec le judaïsme n’a rien à voir avec la version du judaïsme institutionnel indo-européen, du reste, préfabriqué par les rabbins de l’Europe de l’Est, avec la sublimation de l’idéologie du  patriarcat.

Il serait aussi intéressant de poser aussi le problème : l’influence des peuples du Garama-Bafur sur la Méditerranée:la Mauritanie (Maroc actuel et non la Mauritanie moderne), la Numide, la Tripolitaine, la Cyrenaïque qui doivent l’essentiel de leur culture par l’apport des proto -Mande (notamment les  Wangara), de l’ancien Songhrai, du Ful ainsi que des Juifs Berbères de souche négro-africaine. Cette page de l’histoire du Ful reste a écrire ou bien a réécrire.

-iii) Les sites dits des ‘Atlantes’ du Sahara occidental atlantique sont plus récents que ceux du Sahara Central (entre 5000 avant JC et  1500 avant JC). Ils se situent essentiellement sur les ‘Adrar‘  termes arabe – berbère désignant les contreforts de massifs montagneux. Les plus fameux sont sont Dar-Tsichitt, Tafarut, le Hamada de Tindouf mais l’inventaire est loin de clore la liste des fameuses villes-fortifiées. Les gravures  rupestres sont plus importantes que les peintures rupestres. La thématique est la même que celle du Garama-Bafur prouvant ainsi l’unité de la même civilisation qui évolue vers l’Ouest jusqu’au littoral de l’Atlantique.

Les auteurs anciens Grecs ont surnommé ces  peuples ‘Atlantes’ (hellénisation du terme original ‘Ataranta’ qui n’est ni hébreu, ni grec ni arabe mais dérivant d’une ethnonymie locale). Cet État Ataranta qui un complexe de Ful, de proto-Mande, de Berbère négro-africains  aura bien inspiré les auteurs anciens tels que Platon, tant du point de vue philosophique par le concept ‘ de l’État Idéal’  que  géographe Hérodote qui a compris que la notion ‘Atlantide’ n’est pas une fable mais une réalité historique et géographique localisée dans le temps et dans l’espace. Curieusement, ce seront les savants européens qui vont fabriquer les mythe de l’Atlantide, à partir du XVII siècle après JC.

La destruction de la capitale de l‘Ataranta peut s’expliquer par un accident naturel  d’une très grande amplitude comme il en arrive souvent pour marquer la mémoire de l’humanité dont la mondialisation remonte dans la nuit des temps. Dans la logique de la culture Ful, cet accident peut s’expliquer par la rupture du Aada par une partie de la population. Ce n’est pas tellement loin de  l’explication des savants: tout acte qui s’écarte des divinités ou bien  plus explicitement : des lois de la nature et de la société, entraîne inexorablement la destruction. Le  récit mythologique de ‘NJeddo Dewal’ (‘la Grande Calamiteuse’) avec sa variante ultérieure de  »Dewel Jawando’ (‘la Méchante Malicieuse’) a un fond cosmologique, théologique et qui peut s’expliquer rationnellement: une personnification didactique,dans un style artistique, de non respect des lois de la nature.

Du point de vue évolutif, ce complexe  Ful-ancien Mande -Berbère aura connu d’importante mutations: le remplacement du taurin par le zébu se généralise devant  les ondes de désertification qui poussent les peuples à se réfugier soit le long des cours endoreiques, soit autour des oasis et plus tard  le long des affluents des fleuves Sénégal et du Niger qui aspirent les peuples plus vers le Sud-Ouest.

Cette interface géographique comprise entre l’Atlantique et le Niger sera le troisième  berceau du Ful. Le changement climatique aura  produit ce Peul mais c’est le leucoderme dit ‘Libyen’ qui va le déranger. L’antagonisme entre le Peul et le leucoderme  ‘berberisé’ puis arabisé ne date pas d’aujourd’hui.

Les auteurs Grecs tels que Homère,dans Odyssée, ont sans  doute eu raison de qualifier les peuples Ataranta de géants, à l’instar des autres peuples de l’Éthiopie (ancien nom originel de l’Afrique au Sud du Sahara) au sens physique comme au sens de performance culturelle : ‘les plus beaux et  les plus justes des humains  et dont les sacrifices étaient les plus appréciés des Dieux’. L’introduction du chameau qui remplace le chariot à beauf  fait perdre aux Ataranta la maîtrise du commerce transsaharien. Le Peul n’a jamais eu  à domestiquer ni le chameau, ni  à apprivoiser le buffle nain ou l’éléphant d’Afrique :ces animaux n’entrent pas sa sélection culturelle et économique. Il ne reste plus qu’a pousser la route du bovidé vers une nouvelle frontière:en direction du Sud-Ouest.

-iv)Les sites des steppes et savanes méridionales, entre l’Atlantique et la boucle du fleuve Niger (dans la Mauritanie centrale actuelle, le Delta Intérieur du fleuve du Niger, la rive gauche de la Boucle du Niger) serviront de lieux de lieux historiques et géographique de renaissance de la civilisation Ful et qui lui servira de  quatrième  berceau entre  1500 avant JC et 700 après JC . C’est le stratum du Sahel , constitué de Dalli (Dallol au singulier :vallées très fertiles, saines, riches en pâturages)  et de ‘Beeli-Lamlam (sources  d’eau natronées  indispensable à la santé du zébu) qui servira de  nouvel ‘Wati‘  comme concept de  paradis terrestre. Le vieux terme Fuuta, tenace dans la mémoire collective, réapparait pour designer  des entités politiques et sociales plus au moins autonomes dans la même grande unité culturelle. C’est ainsi  que les Fuuta – Kingi, Fuuta Maasina ( avant de se simplifier en ‘Macina’ dans le glossaire colonial), et Fuuta-Kukia (complètement  érode par le même glossaire colonial) seront les  trois sœurs pour générer, plus tard et plus au Sud, d’autres Fuuta-Tooro, Fuuta-Jaloŋ, Fuuta-Firdu, Fuladu etc.

L’économie pastorale, la métallurgie du fer de l’or  et du cuivre,la polyculture des vallées  alluviales et le transport fluvial  en feront  un don  de ce grand Fuuta  un don des fleuves historiques  Sénégal et  du Niger,… comme l’Égypte  fut un don du Nil. Ici,  la toponymie et l’ethnonymie  se conservent dans le paysage  moderne  en dépit de l’effort délibéré de l’arabisation ou de francisation pour gommer  les signes et les  symboles du Ful.

Ce nouveau  Ful de l’Ouest du continent aura produit, à la lisière du Sahara-Niger, des expériences politiques dont les plus remarquables sont:

-La confédération des  principautés du Taaga  (arabisé puis francisé en ‘Tagant‘ dans la cartographie coloniale moderne) dominée par les groupes lignages ainés de Uur (les clans  des terroirs Uururɓe, plus nombreux et plus riches en cheptel s’imposeront);

-La confédération des principautés du Termes (le terme persiste) dont les leaders du terroir du Ngiril  (Yirlaaaɓe  de patronyme Jallo ) émergeront pour former le royaume du Baghena – Maasina et en s’alliant au peuple Songhrai  pour former le royaume de Kukia. Plus tard, ce groupe se  fera  supplanter par une dynastie Songhrai  plus puissante militairement et finira par  s’accommoder d’une situation  de voisinage d’associés-rivaux. Quelques rameaux de ces  groupes lignages des  principautés de Termes fonderont des dynastie de courte durée dans le Fuuta Tooro (dites Laam-Taaga et Laam-Termes en souvenir de leur ancêtres nordiques);

-La confédération  des principautés  de Njaaw et de Njaal qui s’assoient sur le Fuuta Kingi. Des principautés  plus ou moins rivales :Njaaw (des groupes des  lignages  Jaawɓe, au patronyme Jah ) et  Njaal (des  groupes de lignages  de Yaalaɓe  au patronyme Bah) dont certains  clans  formeront, plus tard  au XV siècle après JC,le fameux  royaume Denianke sur le Fuuta-Tooro.

-La fédération Biru-Awdagost  entre des groupes de lignages  Peul et des groupes de lignages Berbères  et surtout de métis  de Peul-Berbère-Soninke (notamment les sous groupes Joadalla et  Laamtuuna dont l’historiographie  coloniale, sans raison, en fait  gratuitement des  Berbères  leucodermes) qui se posera en rivale  de  l’empire Soninke de Wagadu (un rameau du Mande,  puissant héritier du  Garama – Bafur que l’on appellera communément ‘l’Empire  du Ghana’. En fait Ganna était le titre d’une dynastie dont le fantastique Sammba Ganna; la  légende dit qu’avec son œil  unique, juché sur le haut rocher  du Wagadu, il  savait tout ce qui se passait sur l’empire…., pour la petite histoire!. Cette loi d’harmonie entre les peuples pour se gérer un espace multi ethnique  devrait inspirer  la Mauritanie moderne puisque c’est le miroir d’une réalité qui était en avance sur les errements de la géopolitique moderne.

La toponymie et l’ethnonymie méritent aussi une clarification: les soi-disants Berbères Jodalla sont en fait des hôtes d’un groupe de lignages Peul : le clan des Jom-Dalli ,terme que les aventuriers arabes du Moyen Age ont transcrits en Jodallla c’est-à-dire  ‘les maîtres des Dalli’ désignant  l’espace des rivières et mares’. Ils sont de patronyme  Jah dont nombreux sont issus les groupes lignages des Jaawɓe Dalli (surnommés ‘les Peul des Eaux’, du fait de leur profonde connaissance du culte de l’eau). IL est de même soi-disant Berbères ‘Lemtuna, en fait il s’agit de Laam-Tuuna tels que les Laam-Termes et Laam-Taaga,et plus tard, Laam-Tooro qui sont des dynasties Peul. La terminologie des auteurs arabes en fera ‘Lemtuna’ et sera reprise par la géographie coloniale sans aucun esprit critique.

Il en est de même que les soi-disant Berbères du royaume  dit ‘Awdaghost’: en fait c’était une  association de clans totémiques  de Peul et de Soninke (la transcription correcte dans le vieux Mande est Wadagasiri (association des  radicaux des noms totémiques  des clans fondateurs du terroir et  des clans conquérants, selon le principe de pacte d’entente entre vainqueurs et vaincus). Ainsi ‘Wa’ est le totem ayant comme symbole l’oiseau et  ‘Gasiri’ c’est la divinité-Pluie. Cela peut même évoluer pour   exprimer l’identité  qui se  qui se forge  avec la dynastie fondatrice qui y est associée. On aura dans cet espace de nombreux exemples édifiant: Wangara, Wagadu et Wakore (des composantes  fédérées pour former de l’empire du Ghana). Dans le même ordre d’idée: le radical  Ma désigne le culte totémique de la faune aquatique (lamantin, hippopotame)  en se superposant a celui  du culte totémique ayant comme symbole le serpent ‘Saa’ ou bien Nde donnera ‘Man-Nde’ (peuple Mande) et ‘ Man-Saa‘ (dynastie du même peuple) ou bien ‘Mali ‘= hippopotame-totem ). Dans une perspective plus évolutive et plus large, se verra le culte totémique (Saa= serpent )auquel se superpose le culte solaire (Ra) pour identifier l’entité Saa-Ra (qui sera arabisé puis latinisé en ‘Sahara’).

 – Alliance Kumbaaru-Nyamandiru-Lof  le long du bassin du fleuve Sénégal : des peuples  issus de l’ancien Garama – Bafur  et de l’Ataranta , dont   une bonne partie de Peul, pour  constituer un état  multi ethnique   sous le nom de Takuriru (arabisé puis latinisé  enTekrour). Cette entité doit sa prospérité à la trilogie or-graine-lait et se situait en position privilégiée de source du commerce transsaharien, sans pourtant en avoir le contrôle. Bien des peuples de la Sénégambie actuelle en dérivent  pour se singulariser en ‘ethnies’: Sereer, Wolof (en fait Waa-Lof, c’est-à -dire  ‘ceux du Lof’ ),Joola etc.

-v)Le cinquième berceau du Ful, se situe  entre les fleuves Niger et Nil, est le plus récent. C’est le  reflux , à partir du VIII siècle après JC,dans le sens Ouest-Est mais sur des latitudes plus méridionales que le Sahara-Nil. Cela est essentiellement dû à la savanisation édaphique  par  le changement climatique, suite à l’alternance des saisons sèche et pluvieuse  qui clarifient  les forêts primaires et à la savanisation anthropique  provenant  de la multiplication des jachères agricoles. Ces savanisations auront  fourni d’immenses réserves de pâturages et de points d’eau dans toute la bande médiane Sahel-Savane et Savane-forêts claires. Le pasteur Peul et son tandem le zébu peuvent circuler sur des centaines et milliers de kilomètres pour essaimer  dans un bonne partie du Bassin oriental du Niger et affluents, du Basin Lac Tchad, du Chari-Logone et du Nil Occidental…. jusqu’à la Mecque, s’il le fallait,  dirait l’adage populaire en pays Adamawa.

L’acclimatation du zébu dans les hauts plateaux de Jos-Bauchi  et de l‘Adamawa est, sans doute,l’une ds plus belles réussites zootechniques pour se traduire en une tradition de créativité culturelle qui caractérise le Ful depuis son premier berceau.

Ce berceau  aura également  produit de puissantes formations sociales et  politiques parfois indépendantes,parfois intégrées dans de vastes empires de peuples :Liɓataako, Toorodi, Dallol-Booso, Dendi, Sokoto-Rima, Haɗeja-Jamari, Jos- Bauchi, Adamawa, Bagirmi, Daarfur, Aljasiree.

 Elles furent souvent de composantes  des prestigieux empires du Dagomba-Moose, du Damargaram, du

Bornu-Kanem, du Wadai-Daarfur et surtout du Kalifa de Sokoto-Adamawa.

Ainsi,les termes radicaux de base qui sont issus du tronc commun des langues Ful et Mande  tels que :’waa’, ‘ra’, ‘saa’, ‘maa’, ‘ndaa’,nja ‘ra’,’nga’, ‘ga’, ‘jaa’, ‘ba’, ‘laam’ sont des concepts liés au culte d’abord totémique auquel se greffent des cultes stellaire, lunaire et solaire. Ils peuvent servir de point de départ pour explorer les fondements et les sens de la toponymie et de ethnonymie et même des origines dynastiques.

 *36. Caamaaba: Les Peul du Ferlo distinguent deux variétés de python. Le Ngaadaata – python commun des eaux qui  se cache surtout dans l’arbre Koyli- Mytragina inermis  et  le Ngowla  dit python royal qui  loge  souvent  dans les  creux  des troncs  des  baobab  ou bien dans les vieilles termitières qui lui servent d’habitat propice. Le python royal qui peut atteindre quatorze coudées,  est le  symbole zoophyte  de la  longévité, de la prospérité et de la fertilité dans bien des vieilles cultures africaines. Il constitue  l’un des signes les plus significatifs  du culte totémique pour servir d’emblème de royauté dans les institutions matriarcales africaines.               Le Caamaba – python royal mythique, est  une abstraction  sublime  pour offrir des variantes évolutives des cultes  stellaires, lunaire et solaire. Ainsi, il peut  signifier le tracé d’un grand fleuve historique comme itinéraire  épique  de migration d’un groupe de Peul. il peut designer le serpent lumineux céleste,c’est-a-dire ‘Timtimol ‘- l’arc-en-ciel, dans sa  poésie sacrée.

Un tel reptile n’existe pas dans la réalité  zoologique, à l’instar du  dragon chinois:c’est plutôt une logique de zoomorphisme des phénomènes  qui dérivent des lois de la nature et de société. Il peut  s’exprimer comme un vecteur de communauté de destin entre  la personne et le bovidé. Caamaaba  rappelle bien ‘Sia-Ba’  du panthéon Soninke  de l’Empire de Ghana: serpent mythique aux anneaux incommensurables, gardien des eaux terrestres  et célestes, ses demeures  étant l’arc-en-ciel et les abysses. Il symbolise l’essence qui prime existence. Ce qui prouve la coexistence de  civilisations  Mande et Ful  avec des  représentations analogues à celles  des murs des  temples de Kerma  en Nubie ainsi que sur  des peintures rupestres des sites du Garama-Bafur et Ataranta.

Caamaaba, c’est aussi la divinité  de l’éternel  renouvellement périodique ou épisodique du principe d’immortalité relative quand ce dernier se  trouve  rompu ou bien ébranlé par le non respect  serment d’Aadi-Aada.

*37.   Le ‘Caamaaba’ aux  quatre vingt seize écailles  de couleur or. Les Peul du Ferlo  auront eu à faire une typologie de  quatre vingt seize de robes  possibles de bovidé qui leur sont connues, avec tous les attributs qualificatifs qui y sont afférents. Mais, seuls les initiés en connaissent le répertoire complet ainsi que le sens des signes de ces robes. L’identification du bovidé singulier se fait en général par son âge, son genre, la forme des cornes  en plus de  sa robe et de la dénomination de sa génitrice si elle est connue. Les robes à pelage  de couleur unique: blanche, noire, jaune, rouge-fauve se symbolisent par les quatre points cardinaux: noir au Sud, blanche au Nord, jaune à l’Est et rouge-fauve  à l’Ouest. Il est à remarquer  que les Peuls du Ferlo préfèrent sélectionner le zébu dans le blanc, alors que les Peul Bororo sélectionnent  dans le rouge-fauve, d’autres choisissent  des robes multicolores  pour des raisons esthétiques,éthiques et ésotériques.

Ce passage fait appel et constitue un rappel des deux divinités  jumelles de la  fortune  et du savoir: or et bovidé, selon la devise   ‘Nagge woni kaŋŋe yiitere’ =Le bovidé  est bien  l’or visible du vécu de fortune’.

Ce python mythique est l’image de  synthèse exprimée, de manière sublime, en une conception esthétique et fonctionnelle de  savoir-avoir  par un symbolisme au style  sobre et profond.

*38. Ndaw :  L’autruche. Cette espèce aviaire,  très adaptée  aux écosystèmes arides et semi-arides, est un produit du changement climatique, au même titre que le zébu et  d’autres sous- espèces de bovidés. Un mythe tenace affirme que les Peul de l’Ataranta auraient découvert  ‘Maayo Gueej’ – l’Océan Atlantique… en suivant les traces des autruches dans le sens Est vers l’Ouest.

La tradition historique en fait animal qui, bien que ne fût jamais domestiqué, aura souvent été apprivoisé. Effectivement, c’était un  oiseau favori qui se trouvait dans bien des cours royales  ou bien dans les demeures des grands patriarches. Des contes d’enfants  relatent des guerriers-chasseurs  chevauchant des autruches….mais c’est une autre histoire, à ‘instar du merveilleux des Contes de Mille et une Nuits. Dans la cosmogonie du Ful, cet animal est censé être le double  de l’humain initié pour  avoir des pouvoirs  magiques  et des  facultés fonctionnelles  extrêmement évoluées qui font penser au dauphin.

L’un des symboles-phares de la tradition du Ful est le ‘Faddunde Ndaw’  qui se comprend comme hexagramme magique de protection: les signes que trace cet oiseau autour de sa niche afin de protéger ses œufs  contre des prédateurs en son absence.

Il faut être initié pour lire et interpréter ces signes, dans leurs contours géométriques précises parmi les multiples  marques que laisse l’oiseau quand il exécute sa danse hiératique autour  du  trou de ponte  avant de recouvrir tout de terre. La  gracieuse  danse hiératique de l’autruche  aura inspiré  toute une chorégraphie liturgique dans le culte solaire des ballets du folklore au quotidien.

*39. Ngendiije nano e nyaamo : ‘pays de gauche et de droite’. Le monde Ful, se situant dans la bande du Sahel-Savane, qualifie les ‘pays de gauche’ tout  l’espace habité  qui se situe  au Nord et de ‘pays de droite’ tout l’espace géographique qui se situe au Sud.

Cela se comprend dans le contexte du culte solaire : le point cardinal d’orientation est l’Est, du côté du lever du soleil. Le Nord se trouve logiquement à gauche et le Sud à droite. Par contre, dans le  contexte du culte stellaire, plus ancien, l’orientation  se fonde  dans le sens Nord-Sud, en privilégiant le Sud  comme point d’orientation, domaine d’origine des divinités  et aussi tête de pont de l’eau et de l’herbe indispensable  au genre de vie pastorale.

L’histoire événementielle  exige une  chronologie linéaire balisée par  des repères de calendrier civil  alors que  l’histoire de civilisation  procède par des  superpositions  de  strates de styles  et d’esprit de civilisation sur  une très longue durée  jalonnée par des bouleversements brutaux de changement de  style pour revenir sur  les styles plus anciens et les rééditer selon les besoins et défis qui s’imposent.

Dans d’autres civilisations des grandes  religions révélées, les calendriers ne  sont pas d’origine religieuse mais civile, et sont conçus se basant sur des points de  repères  arbitrairement choisis par des décisions pratiques et politiques. La civilisation du Ful , comme bien d’autres cultures africaines, aura  opté pour la flexibilité: chaque date  qui marque la mémoire collective peut être adoptée comme point de repère  pour effectuer le comput du temps civil. Ce qui laisse à tout groupe de lignages ou de fédération de lignages d’avoir son propre calendrier spécifique puisqu’il s’agit d’un monothéisme aux multiples divinités. C’est plutôt le problème du savant moderne qui n’a souvent plus qu’un seul calendrier  de référence et qui lui  en fait une force d’habitude de penser et ne pas envisager  la logique de diversité culturelle.

Le Peul du Ferlo, comme ses autres compatriotes africains, joue sur plusieurs registres de calendrier, sans confusion aucune:

-i)Le calendrier stellaire : en subdivisant l’année astronomique en 28 séquences de 13  jours, et chaque séquence  correspond au nom d’une étoile. Il possède la fonction de fractionner l’année en 28 périodes écologiques qui modulent  les activités pastorales précises  dans les détails. C’est le calendrier du  berger nomade ou bien transhumant, du chasseur de la grande faune  terrestre et aquatique. C’est le calendrier des grands grands gestes rituels magique-religieux basés  sur des règles de correspondance cosmiques-biologiques. C’est sur ce type de calendrier que le Ful aura eu à ériger ses  mini-monuments  astronomiques  dans son premier foyer de peuplement;

-ii)Le calendrier lunaire: commence en début d’hivernage, par la première  grande pluie dite ‘Ngatamaare‘ qui imbibe la terre jusqu’à 50 cm en profondeur pour permettre les semailles. Il subdivise l’année en 30 Jours. Les 5 derniers jours son dit ‘Jokkkirɗe‘ permettent de boucler  l’année à 365 jours. Les mois du calendrier lunaire  se succèdent, à partir de Juillet: Morso, Juko, Silto, Yarkomaa, Jolal, Bowte, Siilo, Colte, Mbooy,Seeɗto, Duujal, Korse. C’est, essentiellement, la calendrier à vocation agraire ou bien agro -pastorale pour les sédentaires ou semi-sédentaires. Il se subdivisent en semaines de 7 jours. La semaine se compte de samedi au vendredi:Hoor biir, Dewo,  Aaɓande, Mawbaare, Njeylaare, Naasaande, Mawnde;                                                                                        

-iii)Le calendrier solaire: se subdivise en 4 saisons  de 3 mois chacune. Il commence à partir de la saison sèche::Ceeɗu (saison sèche correspondant au solstice d’été dans cette latitude  Sahel-Savane ),Demminaare (pré-hivernage équivalent à l’équinoxe), Ndunggu (saison des pluies, équivalent à l’équinoxe); Dabbunde (saison froide, équivalent au solstice d’hiver dans l’hémisphère Nord). Le Kawle est en fait, une transition  de post-hivernage de trop coure durée pour constituer une saison complète dans le calendrier solaire. C’est ce calendrier qui rythme toutes les activités économiques,commerciales et civiles  et qui régit une civilisation  rurale qui gravite autour d’une réalité urbaine, point d’échange des produits et des idées. C’est le culte solaire qui organise mieux  l’espace géographique habité par de différentes entités  de peuples sur une vaste étendue régionale, zonale  voire transcontinentale avec ses voies structurantes pour canaliser pèlerinages et festivals traditionnels (sites commerciaux et religieux).

*40. Njaajdri cooya:C’est le nom de lieu par lequel  les Peul du Ferlo et du Futua-Toroo désignent le Désert du Sahara, sites  de leurs anciens berceaux avant de descendre plus au Sud-Ouest. L’expression elle-même, se traduit par ‘grande étendue de nappes de sable jaune-rouge’.

*41. Sahal :Déformation du mot ‘Sahel’ qui signifie rivage,ici rivage ou bien lisière du Sahara. La zone de transition entre le Sahara et la Savane. Par extension, dans certains dialectes il peut aussi designer le Nord comme point cardinal.

*42.Ɓaleeri :Zone de ‘terres noires’, des  zones semi-humides ou humides de savanes et de forêts. Par extension,l’expression peut designer toute  zone méridionale par rapport à la zone sahélienne.

*43. Maaje Geej: Les deux océans Atlantique et Indien,de part et d’autre du Sahara-Nil que le Ful aura eu eu à connaître dans ses différents berceaux.

Traduction et Commentaires: Amadou Sadio DIA

BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR:

Dr. Amadou Sadio DIA, Aménageur-Urbaniste de formation, est natif du Fuuta-Tooro, Nord Sénégal / Sud Mauritanie.

Ses fonctions d’enseignant-chercheur et d’expert-consultant international dans le domaine de développement rural, urbain et régional l’ont amené à effectuer des travaux de terrain dans bien des pays africains habités par d’importants  groupes Peul.

Ses principaux centres d’intérêt sont: la recherche scientifique, l’éducation et l’animation des organisations communautaires de base, dans une  vision de rayonnement  de la civilisation Peul en particulier et africaine en général.

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4 commentaires

Amadou DIA

11 janvier 2014 à 17:19    


merci de vos commentaires

baïlo

26 mars 2014 à 5:38    


merci beaucoup pour cette article, extrêmement important. il faudrait des études comme celle-ci sur les autres strates professionnelles de la société peul. j’ai particulièrement apprécier cette volonté de rupture avec l’érudition eurocentriste, coloniale et africaniste qui n’a enseigner que des inepties sur le monde peul et ses origines, et aussi avec la domination religieuse islamique qui étouffe nos traditions spirituelles africaines. l’heure que les africains racontent eux mêmes leurs histoires, et s’affranchissent des paradigmes qui sous couvert de sagesse religieuse veulent la mort des africains a sonner.

Mahamadou Diagayété

6 décembre 2016 à 16:21    


Jooni tembu « camumi » dow nokkure geesi nde.
A gayni ! Yo a wurr !
A jaraama sanne sanne sakiike Inbrahiima.

Malobbo

admin

30 janvier 2017 à 8:53    


Mi yettii modibbo Jagayete! Sahaa kala darnde maa e Pulaaku ko dow. Alla hokku semmbe.

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