MOTS-CROISES: Comment dit-on « cruciverbiste » en Pulaar?

5 février, 2017 - Envoyé par Ibrahima SARR - Aucun Commentaire - Lu 1 244 fois.

Ibrahima Malal Sarr

Ibrahima Malal Sarr

C’est en 1996 que les lecteurs de la revue culturelle Pulaar « Konngol Kawtal »1 on découvert les mots croisés en langue Pulaar. La révolution apportée par ce numéro de « KK » n’était pas à proprement parler l’apparition d’une page de jeux, avec une grille de mots croisés. En fait c’était la première fois que la revue était entièrement conçue à l’ordinateur avec un logiciel de PAO (publication assistée par ordinateur). Auparavant, la méthode utilisée pour la mise en page était des plus rustiques! Tout est dactylographié sur des feuilles A4, avec les illustrations et photos collées à la main sur les emplacements prévus. On découpait souvent les photos pour les adapter à ces emplacements. Puis le tout est photocopié au nombre d’exemplaires voulu avant d’être agrafé avec une petite machine à pédale. Tout cela était bien fastidieux et le résultat était plutôt simple, parfois inattendu!

 Ce numéro de la revue culturelle marque l’apparition des mots croisés en Pulaar. La puissante association Kawtal (KJPF)2 venait juste de me confier la lourde responsabilité de nouveau directeur de publication de la revue.  C’était à l’occasion de l’assemblée générale de l’association organisée en 1996 à Mantes-la-Jolie.  Et dans ma présentation de début de mandat j’ai promis de révolutionner l’édition de la revue notamment en informatisant l’entrée du texte de l’image et la sortie du fichier final de la revue en vue de l’envoi vers l’imprimeur. De ce fait nous avions besoin d’un ordinateur, d’un logiciel de publication assistée par ordinateur (PAO)3 et surtout d’un scanner pour pouvoir numériser les images à insérer dans le logiciel. 

Comme beaucoup le savent déjà, le problème lié  à l’entrée des caractères Peuls dans l’ordinateur avait été résolu avec la création de ces nouvelles polices de caractères communément dénommées  « polices peules » dès le début de l’année 1996.  En effet la création d’une dizaine de polices différentes destinées à l’édition avec le logiciel Type Designer4 a  permis désormais de professionnaliser l’édition de la revue en informatisant  toutes les étapes. Il fallait que je marque les esprits pour que la première édition soit une réussite totale,  pour qu’elle soit le début d’une nouvelle ère dans la publication de la revue en langue Pulaar. L’informatisation était une garantie de l’apport d’une qualité et d’une efficacité plus importantes, mais il fallait que l’on innove au niveau du contenu lui-même pour capter l’enthousiasme du lecteur.  C’est à ce titre que j’ai créé une page entière destiné aux loisirs au sport cérébral (casse-têtes, devinettes), à l’humour;  surtout, destinée à divertir à proprement parler.  Bien entendu étant une revue culturelle et linguistique il fallait aussi que ce divertissement apporte un plus à la création littéraire, à l’amélioration de la codification de la langue mais surtout une envie d’enrichissement personnel et collectif dans la connaissance du Pulaar…

Mon passé de passionné du verbe et de la langue Pulaar en particulier m’a aidé à plus d’un titre. Dès ma tendre enfance, j’ai découvert les mots croisés dans différents journaux de la sous-région notamment le quotidien officiel du gouvernement sénégalais « Le Soleil » où figure et régulièrement les mots croisés du célèbre cruciverbiste Dieumbe NDiaye5. Bien entendu ces mots croisés étaient d’une grande difficulté pour l’écolier que j’étais mais j’arrivais à investir beaucoup de temps pour trouver la plupart des mots et le reste des mots je les retrouvais dans la solution, fournie dans l’édition du lendemain.  Cependant, les mots croisés de Dieumbe NDiaye avaient un double inconvénient parfois car quelques minutes suffisent pour les remplir et on devait attendre le lendemain pour une nouvelle grille. Mais très souvent l’appétit est encore là et l’envie de continuer le travail de résolution des grilles reste intacte. L’autre inconvénient de taille, est que je ne pouvais pas acheter un journal tous les jours! Je me contentais souvent d’attendre plusieurs jours avant de tomber par hasard sur un une grille intacte chez le boutiquier du coin. 

C’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser aux revues spécialisées de mots croisés comme Sport Cérébral6. Bien entendu à l’époque je n’avais pas les moyens d’acheter un journal même d’occasion puisque nous obtenions la plupart des journaux après qu’ils aient été lus par celui qui les a achetés neufs. J’ai réussi de temps à autre à échanger un magazine avec un journal de mots croisés parfois  rempli à moitié. Les grilles étant souvent étalées sur une page entière, voire même une double page, c’était passionnant d’en avoir même une seule, et d’y passer plusieurs jours. Quelques années plus tard, j’ai remplace un de mes oncles pendant plusieurs semaines dans son kiosque à journaux et c’était le pied! Les invendus étaient une aubaine car on devait uniquement renvoyer les couvertures (la Une) des journaux et magazines invendus et l’on gardait tout le reste!

Je m’améliorais de jour en jour et au bout de quelques années j’étais devenu un cruciverbiste très avisé. J’ai commencé à m’intéresser aux mots croisés de Jacques Capelovici7 qui est reconnu comme étant le grand cruciverbiste français. La culture du croisement des mots et cet extase de la recherche de solutions s’ancrent obstinément en moi à mesure que les années passaient. Quoi donc de plus naturel qu’à un moment donné que je veuille transférer cet art du verbe dans ma langue maternelle qui est la langue Pulaar. J’ai donc commencé à élaborer de petites grilles en langue Pulaar que je résolvais moi-même, juste pour le plaisir de voir que les grilles étaient exactes. À l’époque on trouvait rarement des personnes intéressées à la fois par la langue Pulaar et les mots croisés c’était souvent là où l’autre mais rarement les deux à la fois. Voilà naturellement comment la publication de la revue Konngol Kawtal m’a aidé à trouver une plate-forme où je pouvais élaborer des grilles et les soumettre à un public aussi large que les lecteurs de cette grande revue culturelle. La toute première grille de mots croisés a été élaborée vers le mois d’août 1996 juste avant la sortie du premier numéro sous ma direction. Bien sûr il fallait trouver le terme adéquat pour désigner les mots croisés en langue Pulaar. En réalité cela ne devait pas poser de problème si nous calquons la nouvelle dénomination sur le français ou bien même l’anglais qui sont très identiques. Il s’agit de combiner les termes « mots » et « croisés » comme « mots croisés » en français ou « crosswords » en anglais (« cross » et « word »). Je ne pouvais me satisfaire de cette transposition du vocabulaire dans la langue Pulaar sans authenticité ni recherche de l’esthétique intrinsèque qui caractérise la langue cette langue.

Je ne suis pas né dans le Fouta, et je ne je n’ai pas grandi dans cet endroit merveilleux non plus. Mais les quelques séjours que j’y ai effectué m’ont permis de m’imprégner d’un minimum de culture locale et des pratiques villageoises, en particulier des jeunes de mon age. Quand nous étions petits nous aimions élaborer des pièges pour attraper les oiseaux8. Et je me rappelle quand des pièges les plus sophistiqués étaient une sorte de grille que l’on enfonçait dans le sable et duquel sortie des fils ou des poils de cheval ou d’âne9 en nœud coulant qui permettaient de se refermer sur le cou ou la patte de l’oiseau. Ce piège ressemblait bien à une grille de mots croisés! On l’appelait « tigilde ». Je sais que le mot tigilde et va « parler » à la grande majorité des locuteurs de la langue Peul, du moins ceux qui ont grandi au village qui et qui ont construit ces pièges à oiseaux ingénieux. Donc le mot « tigilde » va naturellement indiquer grille et est tout naturellement adopté pour indiquer n’importe quel grille. Spécifiquement nous j’ai utilisé le mot « kelme » (« helmere » au singulier) qui veut dire « mot » pour accompagner le mot « tigilde » et pour faire la dénomination « mots croisés » en Pulaar pour donner « tigilde kelme ». C’était la première fois que la dénomination était entendu par le grand public et c’était la première fois que le terme a été traduit en langue pulaar.

Évidemment l’enthousiasme qui a suivi la publication de la revue au début de mon mandat de directeur de publication a été très grand. Nous avons été débordé de courrier venant du monde entier à telle enseigne que dans la préface du numéro suivant j’ai titré ma préface « Juko ɓatakeeji », ce qui veut dire en langue Pulaar « un déluge de courriers ». Par contre beaucoup de passionnés par la langue Pulaar à l’époque n’étaient pas compétents dans les autres langues comme le français ou bien la langue anglaise. De ce fait beaucoup n’étaient pas familier avec les mots croisés; il y en a même qui n’en n’avaient jamais entendu parler. Et ceux qui en avaient entendu parler, n’en connaissaient même pas le principe. Il fallait donc expliquer aux lecteurs qui ne connaissaient pas ce que c’était les mots croisés en quoi cela consistait servait et comment on s’y prenait pour résoudre les énigmes de la grille de mots croisés désormais appelée « tigilde kelme ». Et c’était plutôt facile d’expliquer ce que c’était, puisqu’une définition dans une grille de mots croisés n’est rien d’autre qu’une sorte de devinette très voisin de notre « ciifti » en Peul.  Cheque définition d’une grille de mot croisés et une devinette comme nous les aimons dans langue Pulaar et par l’éducation dans notre société. Donc remplir une grille de mots croisés équivaut tout bonnement à trouvé la solution de toutes les devinettes qui sont dans les définitions. Et tout le monde était déjà familier avec les devinettes ainsi qu’à leur degré de difficulté. Cela facilitait la compréhension du principe de mots croisés et surtout du degré de difficulté d’une définition par rapport à une autre. N’est-ce pas ici une belle manière de moderniser la tradition de la devinette en l’adaptant à la connaissance moderne? De plus comme nous avons l’habitude de le faire en informatique, nous sauvegardons l’existence de mots qui auraient disparu avec cette pratique de piège à oiseau qui a donné le terme « tigilde ». Cette méthode est très utilisée en effet en informatique10 pour traduire des termes aussi complexes que « aspect-ration » ou « timeout » en anglais.

Au bout de quelques numéros je recevais des dizaines de réponses venant du monde entier! Les lecteurs de Konngol Kawtal m’envoyaient la solution de leur grilles par courrier en même temps que des compliments enthousiastes pour ces nouveautés que la revue leur proposait. L’intérêt des mots croisés en en Pulaar était multiple . Premièrement ils permettent de parler de n’importe quel sujet et de n’importe quel domaine de connaissance pour tester ses connaissances, enseigner tout ce qui concerne la connaissance humaine, etc. Et le succès fut immédiat …

Depuis quelques années, nous publions régulièrement des grilles de mots croisés en Pulaar sur notre site PULAAGU (www.pulaagu.com). Nous sommes loin des grilles publiées sur papier et à résoudre avec un crayon et une gomme. L’informatisation et l’utilisation de langages de programmation comme JavaScript permet en effet de créer des grilles interactives que l’on peut résoudre directement à l’écran sur le site Web. Ces grilles sont entièrement en Pulaar et offrent des niveaux de difficultés variés.

Maintenant, pour revenir sur le terme de « mots croisés », je me suis demandé souvent comment appellerait-t-on une personne passionnée de mots croisés, une personne qui s’adonne à la pratique des fameux « tigilde kelme ». Ce n’est pas facile je l’avoue. Mais avec la racine « yaŋke » comme dans « yimiyaŋke »11, il »est possible de combiner « tigilde » et « kelme » pour créer le mot « cruciverbiste ». Un cruciverbiste étant en même temps linguiste et poète, rien n’est plus beau de l’appeler « tigihelmiyaŋke« , car c’est un véritable magicien des mots… Ce texte est dédié à tous les tigihelmiyaŋkooɓe de la planète Pulaar.

Ibrahima  Malal Sarr

 

Notes:
  1. Konngol Kawtal était la revue de l’association KJPF basée en France []
  2. Kawtal Janngooɓe Pulaar Fulfulde []
  3. Microsoft Publisher pour Windows 95, en l’occurence []
  4. Logiciel de polices vectorielles en 16 bit []
  5. C’est avec une grande tristesse que j’ai appris, en écrivant cet article que Dieumbe NDiaye est en fait rappelé à Dieu le lundi 6 janvier 2014 à Dakar. J’en profite pour lui rendre un hommage ému car sans me connaître, il a eu une influence importante dans ma vie. Paix à son âme! []
  6. Journal de mots croisés français []
  7. Maître Capelo, comme on l’appelait est un criciverbiste français de renom []
  8. Le fameux « wilde » est souvent moins élaboré et contient un noeud coulant en série alors que le « tigilde » est carré ou rond et permet de créer des noeuds tous les quelques centimètres []
  9. Les propriétaire des ânes étaient furieux quand nous arrachions des poils long de la queue de leur animal et il ne fallait pas se faire prendre, sous peine d’une punition qu’on allait pas oublier []
  10. Notamment depuis la traduction de Firefox et des logiciels de Mozilla en Pulaar et récemment avec la traduction de Facebook []
  11. Poète en langue Pulaar []
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