LIVRES: « Le Pékâne », l’hymne Peul du Thioubalaagu revisité par Oumar Djiby NDiaye

13 mars, 2017 - Envoyé par Ibrahima SARR - 2 Commentaires - Lu 1 608 fois.

pékânePresque 40 ans se sont écoulés depuis la publication de « Seul contre tous » de mon ami et grand frère Amadou Abel Sy (paix à son âme) et le gigantesque travail de notre ami Oumar Ndiaye dans son tout nouvel ouvrage intitulé « Le pékâne ».

Le Thioubalaagu (Cubalaagu) a une place majeure dans le Pulaagu du Fuuta-Tooro en ce qu’il reflète une sorte de miroir culturel de tous les Peuls, mais surtout parce qu’il fédère à lui seul et à travers le Pekaan, tout le génie littéraire que les chercheurs continuent de déterrer à travers les récits, contes et poésies qui ont marqué l’évolution de la langue Pulaar.

Lilyan Kesteloot1 nous rappelle que les Peuls ne sont pas que des nomades et la plupart ou la grande majorité est restée ou est devenu sédentaire au fil des âges. Et pour renforcer cette sédentarité ils on construit de grands empires dans le passé dont l’étendue reflète aujourd’hui l’étendue du continuum de la langue peul. Et Lilyan Kesteloot de conclure, dans sa brillante préface, que le travail de Monsieur Oumar NDiaye devient le « document indispensable pour celui qui veut connaître les peuls-des-eaux », ceux-la mêmes qui « transcendent les aléas de leur lutte quotidienne » en puisant dans ce patrimoine unique et fascinant.

Il est à noter que l’auteur montre qu’il n’y a pas eu suffisamment d’études sur le Pekaan pour « l’internationaliser » et le sortir du cadre d’origine. C’est dans cette perspective que l’auteur fait un inventaire quasi-exhaustif des travaux qui ont été consacrés à cet art ancestral du Pekaan. Il a notamment cité les travaux de Amadou Abel Sy2, Teen Youssouf Gueye,  Wane Mohamedou, Sow Abdoul Aziz, Hamet Ly ou Olivier Kiburz. Mais nous constatons, malgré l’intérêt manifeste de grands chercheurs pour ce genre littéraire qu’il y a encore bien des aspects du Pekaan qui ont besoin de plus de recherche. Le personnage de Guéllay Ali Fall en intéresse plus d’un vu le peu de documentation disponible sur l’homme! Une photo, une interview, une apparition vidéo, bref un travail documentaire sur l’homme sont autant de « doléances » du grand public au Fouta Toro3) qui continuent de considérer l’homme comme un mythe.

Bien entendu, le travail de l’auteur est avant tout un travail de recherche en sciences sociales. C’est une œuvre universitaire hautement technique qui aborde le sujet sous le prisme rigoureux de la recherche universitaire. C’est à ce titre qu’il va premièrement intéresser les chercheurs et les universitaires en même temps que les bibliothèques et les centres de connaissances et de recherches tant sur le plan social qu’ethnologique. Mais n’oublions pas que le Pekaan est avant tout un art populaire qui, depuis des décennies ne cesse d’avoir du succès auprès des nouvelles générations de la société Peule du Fouta. De ce fait, les gens ordinaire comme vous et moi trouveront dans cette œuvre une source de connaissances complémentaires et surtout une plus grande sensibilité à la prouesse poétique que constitue le Pekaan. D’ailleurs comme l’a fait auparavant Amadou Abel Sy, Oumar Ndiaye nous présente des transcriptions fidèles et précises de certains récits que nous avons l’habitude d’entendre à la radio souvent dans une qualité sonore pas toujours optimale.

Par conséquent ce livre à une utilité double, je dirais même triple. Avant tout, ce livre et une mine d’informations et de trouvailles sur le plan de la recherche littéraire et de la recherche tout court.

Cérémonie de dédicaces

Et sans aucun doute, « Le pékâne » sera une entrée majeure dans toutes les bibliographies des recherches actuelles et futures en la matière. Le deuxième aspect de l’utilité de cet ouvrage réside dans les retrouvailles entre les peuples Subalɓe4 du Fuuta d’avec l’éminent poète Guéllay Ali Fall (Gellaay Aali Gaal), le mythique Jaaltaaɓe, le fils du terroir! En effet le natif de Aram symbolise à lui tout seul toute cette puissance exprimés dans les récits et les descriptions épiques dont il est et reste le maître incontesté. Avec l’avènement de l’écriture en langue Peul, un travail de recherche universitaire sur une personnalité de l’envergure de Guéllay ne peut susciter que de l’enthousiasme et surtout la soif de savoir et de mieux connaître l’étendue de son art. Les textes de Guéllay ne sont souvent connus en effet qu’à travers ces rares enregistrements sonores que nous avons l’habitude d’écouter à la radio ou parfois même sur les réseaux sociaux vidéo tel que YouTube. De ce fait quand monsieur NDiaye nous fait passer de cette fameuse néo-oralité à une perspective plus ancrée dans le monde de la littératie en Peul qui est aujourd’hui le fer de lance de la renaissance du Pulaagu, nous sommes résolument dans l’ère de l’écriture et du texte en Pulaar.  Ce passage de l’oralité, parfois incertaine voire même précaire, vers la civilisation de l’écrit est une étape fondamentale de du progrès de la langue Peul. De ce point de vue, ce travail constitue un tremplin formidable pour la jeunesse d’aujourd’hui de demain, cette jeunesse même qui s’est accaparé de l’écriture pour en faire une arme pour le progrès.

Enfin, cet ouvrage nous apporte des éclaircissements indispensables qui permettent, une fois pour toutes, de renvoyer ces mythes folkloriques qui assimilent le Peul au seul métier d’éleveur, d

Oumar NDiaye, à gauche avec le ministre de l’enseignement supérieure du Sénégal

e surcroît nomade! Décidément il est toujours important de préciser, qu’à l’instar de toutes les autres ethnies africaines, les Peuls n’ont pas un métier exclusif. Ils ne sont pas non plus des nomades car un Peul qui possède deux vaches ne n’a nul besoin de sillonner des contrées hostiles pour faire brouter son minuscule troupeau. Le nomadisme implique la possession d’un troupeau conséquent, qui ne peut trouver satiété que dans le parcours incessant à travers le lointain. Bien entendue, les Peuls qui ont émigré vers d’autres contrées orientales de l’Afrique étaient probablement des éleveurs en majorité. Par contre la région d’où sont partis tous les Peuls qui peuplent aujourd’hui l’Ouest, le centre et une partie de l’Est l’Afrique, est restée attachée à tous ces métiers et savoirs-faire5 qui caractérisent chacune des castes du Fouta-Toro, dont ces fameux « aynaaɓe »6. D’ailleurs l’auteur ne s’y est pas trompé. Dès le premier chapitre Omar NDiaye nous gratifie d’une revue brève mais complète de la stratification7 sociale du Fouta Toro afin de nous mettre dans le bain ou le contexte social sous lequel le Pekaan est né. Ce n’est pas le propos du présent livre, bien sûr, mais une étude du milieu s’imposait. Et cet aspect de la culture et du mode de vie du Fouta Toro doit être connu de tous les Peuls. Cela permet d’élargir la notion de « Pulaagu » qui se voit encore enrichie de mille merveilles!

Nous pouvons constater que chez les Peuls qui vivent en dehors du Fouta Toro, ces stratifications sociales sont pratiquement pas (ou peu) connus. Un Peul du Fouladou ne sais pas ce qu’est un « Thiouballo ». Il l’assimilera tout simplement à un « vulgaire » pêcheur. Ce livre nous montre bien que le Thioubalaagu est beaucoup plus complet et complexe que le simple fait de prendre son sa canne à pêche et d’aller chercher du poisson. C’est tout un ensemble d’ésotérismes et de mythologies qui tournent autour de ces nombreuses dichotomies et altérités dont l’auteur nous citent les principales dans le deuxième chapitre. C’est une formidable analyse que l’auteur nous fait pour démontrer qu’il y a une unité de forme entre les récits épiques de toutes ses cartes dont on parle dans le chapitre précédent. Oui, en effet on retrouve ces altérités dans pratiquement tout tous les récits des castes du Fouta Toro: altérité « humains et non-humains », altérité « homme/femme », altérité « ethnique et socioprofessionnelle » et enfin altérité « individu et classe d’âge ». Nous les retrouvons dans le Fantaŋ, le Leele et surtout dans les récits épiques des Awluɓe (griots). Je renvoie ici vers l’ouvrage de Hamet Ly intitulé « Ɗalee Mawɓe Ndeena » (Libraire Islamique Ly & Frères, 2014).

J’ai aimé ce livre pour toutes ces raisons et je le recommande aussi et surtout aux Peuls des autres contrées du continent, car ils y trouveront peut-être le chaînon qui complétera leur lien avec le Thioubalaagu, qui est surtout la forme du Pulaagu la plus ancrée dans les cultures diverses de notre Fuuta.

 

« Le Pékâne » par Ndiaye Oumar Djiby est publié chez l’Harmattan – ISSBN: 978-2-343-10267-2. Disponible sur commande en ligne chez l’Harmattan et Amazon ainsi que d’autres sites marchands.

Bonne lecture!

 

Ibrahima Malal Sarr

Président de du Groupe Pulaagu

Fondateur du blog et du site Pulaagu.com

Notes:
  1. Lilyan Kesteloot – ou Lilyan Fongang1 Kesteloot – née à Bruxelles en 1931, est une chercheuse belge spécialiste des littératures négro-africaines francophones, un domaine dans lequel elle peut être considérée comme une pionnière. []
  2. Auteur de « Seuls contre tous », première étude assez élaborée sur le Pekaan, NEA, Dakar 1978 []
  3. Le Fouta-Toro était un royaume de la vallée du fleuve Sénégal, sur le Sud de l’actuelle Mauritanie et le Nord de l’actuel Senegal où avait été fondé plus anciennement le royaume du Tekrour. (Wikipédia []
  4. Les Thiouballo, Peuls pêcheurs ou Subalɓe en langue Pulaar []
  5. Les Maabuɓe, Wayluɓe, Sakkeeɓe, Lawɓe, respectivement potiers, forgerons, cordonniers et bûcherons, entre autres. []
  6. éleveurs []
  7. cf le Livre Yaya Wane, « Les Toucouleur du Fuuta-Tooro : Stratification sociale et structure familiale » Université de Dakar. Institut Fondamental d’Afrique Noire. Collection Initiations et Etudes Africaines. N°XXV. Dakar. 1969. []
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2 commentaires

BAUMGARDT Ursula

18 mars 2017 à 22:58    


Merci pour ce comte rendu précis qui fait connaître un livre intéressant, fruit d’un long travail de recherche!
Ursula Baumgardt
Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), Paris

Gey Aamadu Malal

23 mars 2017 à 22:25    


Merci M. Ibrahima. Le résumé nous met l’eau à la bouche pour lire le livre.
Je me suis très longtemps posé certaines questions relatives à la traduction de certains termes comme Cubballo, Ceddo, Gawlo, Baylo, Labbo, etc… qu’on traduit généralement par « pêcheur », « guerrier », « griot », « forgeron », « bûcheron », etc. Je pense que ces termes ne traduisent pas réellement toute la symbolique contenue dans leurs appellations en Pulaar. On ne devrait tout simplement pas les traduire. C’est exactement comme les noms tradionnels dans la société pullo… à suivre.

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