Pr. Toka Diagana, Enseignant-Chercheur à Howard University, sur les langues nationales

21 août, 2010 - Envoyé par - 10 Commentaires - Lu 12 648 fois.

Toka

Lr Pr Toka Diagana

La Nouvelle Expression : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Pr. Toka Diagana : Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier pour cette Interview qui m’offre l’occasion de parcourir avec vous l’actualité Mauritanienne dont notamment les états généraux de l’éducation qui auront lieu très prochainement. Pour en revenir à votre question, je m’appelle Toka DIAGANA ; je suis né à Kaédi et j’y ai passé toute mon enfance.

Après des études primaires et secondaires dans cette ville, je suis allé faire une Maîtrise de Mathématiques à la Faculté des Sciences de Tunis en Tunisie, puis un DEA et une Thèse de Doctorat en Mathématiques à l’Université Claude Bernard à Lyon en France.

En début 1999, soit quelques deux mois après la soutenance de ma Thèse, Howard University (Washington DC) m’a offert un poste d’enseignant-chercheur. J’ai accepté l’offre malgré le défi de la langue. Je vis donc à Washington DC depuis 10 ans et m’y plais beaucoup.

LNE : Pourquoi avez – vous choisi l’étranger pour votre carrière et non votre pays qui a tant besoin de vous ?

Pr. T D : On a tendance à négliger cette question; elle est cependant très importante car elle englobe implicitement plusieurs autres questions sous jacentes d’une grande portée dont notamment celle relative au sacrifice consenti par le contribuable et l’état mauritanien pour prendre en charge le coût de nos études à l’étranger, celles-ci étant très souvent étalées sur de nombreuses années. Pour répondre précisément à votre question, permettez-moi de restituer les événements tels qu’ils apparaissaient à l’époque ; c’est à dire à la fin de mes études à Lyon.

Peu après la soutenance de ma Thèse de Doctorat, il fallait choisir entre trois possibilités dont deux moins bonnes et une moins mauvaise. Il s’agissait donc soit de rester en France sachant que la probabilité de trouver un poste à l’université était quasi-nulle pour plusieurs raisons que je ne vais évoquer ici; soit rentrer en Mauritanie sachant qu’à l’époque l’Université de Nouakchott ne recrutait pas; soit finalement m’expatrier ailleurs, notamment aux USA ou j’avais une offre ferme d’emploi à Howard University à Washington D.C.

Qu’auriez-vous fait à ma place ? Naturellement je sens parfois une certaine culpabilité ; celle de ne pas rendre directement au peuple mauritanien, le sacrifice consenti pour mon éducation en Tunisie et en France. Certainement que j’aurais fait un autre choix, s’il y avait des postes ouverts à l’université de Nouakchott à l’époque; d’ailleurs j’étais personnellement allé jauger le terrain quelques mois avant mon départ pour les USA.

Plusieurs générations de mauritaniens, hélas, ont eu, et auront à faire un choix similaire au mien. Cependant, si notre pays offrait des opportunités réelles d’emplois stables et bien rémunérés à ses enfants, je suis certain que beaucoup prendraient sans hésiter le chemin du retour au bercail.

Sur le même registre, j’en profite pour rappeler à nos autorités actuelles qu’au moment où se déroule cette Interview, plusieurs hauts cadres mauritaniens expatriés ne souhaitent qu’à rentrer pour servir leur pays. De nombreuses contraintes et pesanteurs administratives telles que le problème de la limite d’âge les en empêchent.

Je suis cosignataire d’un document récent avec quelques compatriotes aussi bien de l’intérieur que de la diaspora, dont quelques universitaires, dans lequel nous demandons l’abrogation pure et simple des textes relatifs à la question de la limite d’âge pour tous les recrutements qui ont lieu au sein de l’Enseignement supérieur. Nous espérons être entendus par les autorités actuelles. C’est un problème qui mérite une grande attention de notre administration, si l’on veut vraiment une plus grande participation des compatriotes qualifiés au développement de notre cher pays. J’espère que les autorités agiront très vite sur ce dossier important.

LNE : Quelle analyse faites-vous du système éducatif mauritanien ?

Pr. T D : Le diagnostic est celui d’un système éducatif défaillant qui a montré ses limites. L’École publique est moribonde. Elle se voit déjà supplantée par l’École Privée. Que cette dernière soit dans une bonne posture en ce moment est en soi une très bonne chose. Cependant, qu’elle puisse à petits feux phagocyter l’École publique peut conduire à une situation perverse dans la mesure où la quasi-totalité des mauritaniens ne peuvent affronter les couts de l’École Privée.

Ces deux Écoles doivent se compléter, cohabiter harmonieusement pour mieux former notre élite de demain. Par conséquent, il appartient aux autorités actuelles de faire un pari sur l’école publique en la réformant en profondeur de sorte qu’elle puisse non seulement mieux servir tous les mauritaniens sans distinction aucune mais aussi qu’elle soit plus compétitive face à l’école privé.

Je ne prétends nullement avoir la science infuse en la matière, mais j’ai modestement quelques suggestions qui, j’espère enrichiront les débats qui auront lieu lors des prochains états généraux de l’éducation. Mes suggestions sont un ensemble d’idées pouvant aider à bâtir un système éducatif très compétitif, lequel serait ouvert non seulement à tous les mauritaniens mais aussi au monde extérieur.
Je ferais l’économie des détails dans cet exposé, si vous me le permettez. Il faut que nos élèves soient bien préparés pour relever le défi de la mondialisation. Ceci doit être la priorité de nos autorités. Il ne sert a rien de concevoir un nouveau système qui a priori n’est pas ouvert au monde dont notamment nos partenaires privilégiés en matière d’éducation. De plus, c’est ma conviction que toute réforme du système éducatif actuel doit nécessairement prendre en compte l’histoire et le caractère multiculturel de la Mauritanie. Ainsi je propose :

I – La création de deux filières bilingues (Primaire et Secondaire)

(a) Une arabisante : avec 85-90% d’arabe + 10-15% (d’anglais + français) obligatoire

(b) Une francisante : avec 85-90% de français + 10-15% (d’arabe + anglais) obligatoire

II – La réouverture de l’Institut des Langues.

III – La transformation de l’Institut des Langues en un Centre de recherche pour les langues nationales.

IV – L’ enseignement optionnel des langues nationales à l’université

V – La création de deux filières pseudo bilingues (niveau universitaire)

(a) Une arabisante : avec 85 % d’arabe + 10 d’anglais + 5% de français OU une langue nationale

(b) Une francisante : avec 85 % de français + 10% anglais + 5% d’arabe OU une langue nationale

La constance dans mes propositions consiste à mettre l’élève au cœur de la nouvelle reforme du système éducatif et en particulier le laisser choisir son avenir que de décider à sa place. Ainsi, l’élève qui souhaite être arabisant doit pouvoir l’être à fond ; de même celui qui souhaite être francisant doit « avoir le droit » de l’être et en toute liberté. Pourquoi a-t-on si peur de laisser le soin à l’élève et à ses parents de choisir pour son avenir ? Cela se fait dans plusieurs pays. Par ailleurs, il est évident que la liberté de choisir s’avère toujours plus productive que la contrainte. Et c’est la Mauritanie qui en sortirait gagnante !

Cette politique de choix au sein du système éducatif que je propose doit certainement être homologuée avec un bilinguisme de nécessité et de raison au sein de toute l’administration mauritanienne. L’idée consiste à rendre obligatoire la pratique et le principe de la traduction au sein de toute l’administration. J’aime bien le système Canadien. J’ai visite ce pays en 1998 et j’ai bien aime leur modèle de cohabitation entre le français et l’anglais ; ca marche. Méditons ce qui se passe autour de nous.

J’ai fait mon premier et second cycle universitaire en Tunisie ; un pays Arabo-Berbère. Pourtant tous mes cours à la faculté des sciences de Tunis étaient en Français. Est-ce par amour pour le français ou à la limite une détestation de l’arabe que les tunisiens ont adopté ce système? Certainement pas ! Bien sur que l’histoire coloniale de ce pays est là mais une chose est certaine, les tunisiens sont tout simplement comme les américains ; c’est à dire des pragmatiques et ouverts sur le monde.

Pour preuve ; ce pays malgré une superficie extrêmement limitée et un sous-sol pas très généreux n’a aujourd’hui rien à envier à beaucoup de pays dits développés. Méditions le cas tunisien. Méditons ce qui se passe en Belgique, au Canada, en Suisse et ailleurs dans le monde en matière de bilinguisme, de tolérance linguistique et de multi-culturalité.

Ne nous leurrons pas; l’anglais est la langue de l’avenir. D’ailleurs dans beaucoup de pays arabes, l’anglais reste incontournable. On s’y sent perdu si on ne connaît pas la langue de Shakespeare. J’ai beaucoup d’amis et collègues au Moyen-Orient ; après le « labbas » habituel, nous communiquons en anglais. Au-delà de ces considérations ; il est un fait indéniable: l’anglais est de facto la langue de la science et des communications internationales. Par conséquent, cette langue doit retrouver toute la place qui lui sied au sein de notre Université.

Il n’y a pas de raison que le Pulaar, le Swahili, le Yuruba, le Soninké et le Wolof soient enseignés dans plusieurs universités américaines (Columbia University, Indiana University, University of Wisconsin, Howard University, Morgan State University,…etc.) et qu’elles ne le soient pas dans nos universités et en particulier à l’Université de Nouakchott. Bien qu’étant un fervent défenseur de l’enseignement des langues nationales je ne pense pas que l’on soit au stade ou on peut dire ; oui, je peux enseigner de la « Topologie algébrique » ou de la « Microbiologie » en pulaar, soninké ou wolof.

Pour cela nous devons développer ces langues par le biais de la recherche fondamentale. Soyons un peu réalistes si l’on ne veut pas encore sacrifier d’autres carrières comme ce fut le cas d’une de mes petites sœurs. Je propose néanmoins que l’enseignement de ces langues soit optionnel au niveau universitaire. Commençons par le début ; c’est à dire faire de la recherche fondamentale dans les langues nationales.
Je profite de cette tribune pour rendre un vibrant hommage à mon vieil ami Ibrahima Sarr (Le Havre, France) pour le travail de recherche extraordinaire qu’il est entrain mener à travers PULAAGU : www.pulaagu.com. Ce sont des exemples comme celui-ci qu’il nous faut.

LNE : Et le niveau des étudiants Mauritaniens à travers les différentes réformes. Qu’en dites-vous ?

Le principe des vases communicants s’applique absolument à cette situation. Oui, nos étudiants n’y échapperont pas. Il faut absolument réparer ce système éducatif sans tarder sinon nous allons dans le mur et pour quelques décennies au moins. L’état doit faire un pari sur l’éducation ; c’est impératif. Notre salut passera par un système éducatif compétitif et ouvert sur le monde. La jeunesse mauritanienne pour retrouver sa place dans un monde globalisé aura à compétir avec l’américain, le suédois, le chinois, etc.

Il est donc absolument nécessaire de l’y préparer. Par ailleurs, il est temps que l’on comprenne que tout investissement dans le domaine de l’éducation n’est pas de l’argent jeté par la fenêtre mais plutôt un investissement à long terme sur l’avenir du pays. Je rêve de voir l’Université de Nouakchott devenir un pôle de recherche par excellence, entre le Maghreb et l’Afrique Noire. Un rêve raisonnable, réalisable, s’il repose sur un système éducatif compétitif, ouvert sur le monde et soutenu par des investissements conséquents.

LNE : Vous suivez l’actualité Mauritanienne. Quel est votre sentiment relatif à la problématique de l’arabisation qui fait encore surface ?

Pr. T D : Regrettable et prévisible bien entendu, car la question identitaire dans notre pays a toujours été escamotée, jamais réglée. Je pense qu’il faut absolument dépassionner ce débat et se mettre à table pour des discutions sereines, constructives, dans la fraternité et l’intérêt général. Tant que nous n’aurions pas réglé ces malentendus, ils continueront à nous hanter et à diviser plusieurs générations de Mauritaniens.

Comme je l’ai écrit récemment, vouloir arabiser la Mauritanie comme si elle n’était exclusivement composée que d’Arabo-Berbère est une grave erreur qui à coup sur aura des conséquences, notamment sur l’unité du pays. Nous traversons une situation socio-économique difficile.
Des défis majeurs de nature transfrontalière tels que l’insécurité et le terrorisme international nous menacent. Nous ne pouvons nous payer le luxe de la division sociale et interethnique. Certainement pas. Ce ne sera que dans l’unité, la cohésion sociale, la tolérance et le respect de l’autre que nous pourrons relever ces défis avec succès et construire une nouvelle Mauritanie unie, réconciliée et prospère.

LNE : Quelle solution linguistique préconisez – vous pour votre pays, la Mauritanie ?

Pr. T D : Je n’ai pas de solution miracle ; il faut reconnaître aussi qu’il s’agit là d’un problème très complexe. Cependant, je pense que l’on pourrait explorer par exemple les voies d’un bilinguisme de nécessité et de raison. Méditons sur ce qui se passe autour de nous et cela, sans passions. Ce pays n’a pas d’avenir s’il reste divisé. Encore une fois, notre salut est d’abord dans l’unité, et seulement dans l’unité.

LNE : Comment après un demi siècle d’indépendance la Mauritanie continue à se chercher une identité linguistique ?

Pr. T D : Je crois que cette question n’a jamais fait l’objet d’un débat sérieux; c’est pourquoi nous en récoltons les pots cassés aujourd’hui. C’est une question complexe et multidimensionnelle qui mérite d’être débattue sérieusement et réglée une fois pour toute ; loin de toute passion et d’extremisme. Sinon, elle ne cessera jamais de remettre en cause les équilibres et dynamiques socioculturelles du pays. Je fais confiance à la sagesse du peuple Mauritanien pour une solution consensuelle, et équitable pour tous.

LNE : A quand le retour au pays dans la fonction publique ?

Pr. T D : J’y pense beaucoup. Mais pour l’instant disons: Inchallah !

Propos recueillis par Seydi Moussa Camara

(Source: CRIDEM)

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10 commentaires

saydu saar

21 août 2010 à 0:31    


On est fier de vous, pr Toka Diagana! Qu’Allah vous donne longue vie, Amine

aliou

21 août 2010 à 0:50    


Une intervention très pertinente du professeur. Le gouvernement mauritanien persiste à vouloir arabiser ce pays alors que ceux qui mettent en place ce système ont tous envoyé leurs enfants étudier ici au Sénégal: au prytanée militaire de saint-louis, à Rosso Sénégal etc. Mais aussi aux USA. Il n y a que les enfants des pauvres qui paient les pots cassés. Les autorités mauritaniennes ne gagnent rien dans cet entetement. Parce que les dechets que ce système éducatif décrié va deverser dans la rue constituera une réelle menace pour la stabilité de la Mauritanie. Il y aura deux types de mauritaniens: ceux qui vont réussir à l’école parce que priviligiés et ceux qui ne pourront rien servir à leur pays parce qu’étant exclu du système à cause de la couleur de leur peau.
Bravo à notre ami Ibrahima Sarr dont le travail est reconnu partout.
on Njarama

Diallo Mamadou

28 août 2010 à 15:01    


Bonjour à tous.
Félicitation au pr Diagana pour le chemin parcouru et les opinions défendus, ainsi que pour l’honneur qu’il fait à la Mauritanie et la fierté qu’il nous permet!
Félicitation également à pulaagu.com! Faites connaître ceux qui partout sur cette planete, font honneur à la Mauritanie, à l’Afrique et à l’Homme NOIR!
Merci du fond du coeur!

PS : Pr Diagana, que de chemin parcouru depuis cette nuit où on a pris l’avion ensemble, alors que tu partais à Tunis et moi à Alger!

Oumar Bah

30 août 2010 à 0:19    


Une interview très intéressante et riche d’enseignements.

fatou sy

8 octobre 2010 à 20:02    


congratulations Toka!

I’ m so proud of you and the work you are doing. Keep up the good work.I’m confident that one day their will be a school for national languages.

best regards,

Adja Sy

MAmadou Toure (''Docteur'')

9 octobre 2010 à 4:56    


Belle entrevue,

Mon cher Tonoton Toka, tu as bien fait de t’expatrier, car ce qui est malheureux et scandaleux chez nous en Mauritanie, c’est que la minorité au pouvoir ne reconnait pas des tête pleines, surtout quand il s’agit des noirs. Les américains eux sont intelligents, et n’ont pas hésité à faire appel à tes services, car ils connaissant la valeur d’une grosse pointure comme toi. N’aies aucun regret mon cher. Car si tu étais rentré au lieu qu’on te donne un poste à la hauteur de tes compétences, on t’aurait donné un poste bidon à mourir d’ennui, en plus on t’aurait mis sous un patron(un bedoin) qui ne sait même pas résoudre une équation du second degré…

Abdoul

13 février 2011 à 3:21    


Merci professeur pour cet eclairage si brillant.

Ngaide Sada

26 février 2011 à 21:51    


Merci mon cher ami.
J’avais récemment lu un article écrit par tes soin dans cridem. J’en était resté sur ma faim, car, en soulevant le problème dans cet article, tu n’avais pas avancé de solutions . Je dois avouer qu’à la lecture de cet interview, je suis servi.Merci de faire comprendre à ces autorités ce qu’ils perdent en cherchant obstinément à arabiser l’enseignement et l’administration en Mauritanie. Personne ne peut assister sereinemment à cette situation, où les décideurs envoient leurs enfants dans des écoles en France, au Canada, ou en Suise, et que les pauvres, qui ne sont pas en mesure de payer voient leurs enfants se crétiniser.

Bacca BAH

5 décembre 2011 à 23:58    


Bravo, professeur! On a besoin des gens comme vous à l’intérieur de l’Afrique et pas à l’extérieur.

Hammadi Sih

19 août 2013 à 19:56    


Une interview très intéressante. Merci professeur et rendez-vous bientôt pour l’ouverture d’un centre de formation et de recherche fondamentale en mathématiques à Kaédi!?. Ceci pour éclore les talents de cette population dotée de ce génie…

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